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Freddy Krueger n’était plus revenu au cinéma depuis 2010. Il s’apprête à revenir deux fois, et pas dans le même film. Paramount développe une nouvelle adaptation des Griffes de la nuit tirée du scénario original de Wes Craven, pendant que Warner Bros prépare de son côté sa propre version confiée à Lee Cronin, le réalisateur d’Evil Dead Rise.
Deux studios, une seule créature au pull rayé, et un partage de droits qui rend la situation parfaitement légale. C’est ce dernier point qui surprend : personne n’a volé la licence à personne, les deux camps travaillent chacun sur un territoire distinct, hérité de quarante ans d’histoire juridique.
Comment une franchise appartenant historiquement à un seul studio peut-elle se retrouver développée en parallèle par deux concurrents, à quelques mois d’une fusion qui les réunirait ?
Une franchise coupée en deux par le droit d’auteur
Le droit américain permet à un auteur, ou à ses ayants droit, de récupérer les droits d’une œuvre trente-cinq ans après sa publication. Ce mécanisme de résiliation existe pour rééquilibrer des contrats signés avant qu’une œuvre ne devienne rentable, à une époque où son créateur n’avait aucun pouvoir de négociation.
La succession de Wes Craven, mort en 2015, a activé ce levier en 2019 avec l’aide de Marc Toberoff, un avocat spécialisé dans ces récupérations. Le même juriste avait déjà rendu à Victor Miller les droits sur le scénario de Vendredi 13. Résultat, le texte de 1984 est repassé du côté de la famille Craven, tandis que New Line Cinema, absorbé par Warner Bros, a conservé les droits internationaux de la franchise elle-même.
New Line avait bâti sa fortune sur ce personnage, au point d’être surnommée la maison que Freddy a construite. Sept suites, une série télévisée et un reboot en 2010 ont suivi le film fondateur, avant que la licence ne s’endorme complètement. Le partage actuel découle directement de cette histoire.
Ce que chaque studio a réellement en main
Les deux projets ne jouent ni sur le même terrain juridique, ni sur le même degré d’avancement. Le tableau ci-dessous résume ce que chacun détient à ce stade.
| Studio | Territoire | Réalisateur | Matière de départ |
|---|---|---|---|
| Paramount (label Primal) | États-Unis | Non désigné | Scénario original de 1984, sous licence de la succession Craven |
| Warner Bros (New Line) | International | Lee Cronin | Droits de franchise conservés depuis 1984 |
| Producteurs Paramount | États-Unis | J. D. Lifshitz et Raphael Margules | Iya Labunka, Jonathan Craven, Marc Toberoff à la production |
La lecture la plus parlante tient dans la colonne des territoires. Le film de Warner ne pourrait pas sortir aux États-Unis, et celui de Paramount ne pourrait pas sortir ailleurs, ce qui donnerait à un même public deux Freddy différents selon son pays de résidence.
La colonne des réalisateurs est tout aussi éclairante. Warner a déjà un nom, Paramount n’en a pas encore, et cet écart d’avancement pèse lourd quand deux productions courent après la même actualité.
Lee Cronin, l’argument créatif de Warner
Le choix de Lee Cronin n’a rien d’anodin. L’Irlandais avait relancé une autre licence d’horreur endormie avec Evil Dead Rise en 2023, en transposant la cabane dans les bois vers un immeuble de Los Angeles. Sa méthode consiste à garder la mécanique et à changer le décor, ce qui correspond exactement à ce que Warner cherche pour échapper au scénario fondateur qu’il n’a plus le droit d’adapter.
Cette liberté créative est présentée comme l’atout du projet international, là où Paramount reste arrimé au texte de Craven. Les studios ont pourtant montré, avec sept ans d’un film jamais tourné, qu’un réalisateur nommé ne garantit pas un tournage.
Ce que la succession Craven met en avant
Du côté de la famille du cinéaste, le discours porte moins sur la bataille juridique que sur le retour du personnage en salle. La veuve de Wes Craven insiste sur la légitimité culturelle acquise par l’horreur depuis la mort de son mari, un genre longtemps cantonné aux marges et devenu l’un des moteurs les plus rentables du cinéma américain.
Nous savons que Wes aurait été ravi de voir l’horreur prendre la place qui lui revient depuis longtemps dans le canon culturel. Nous avons hâte que nous soyons tous assis ensemble dans une salle obscure, le feu de camp d’aujourd’hui, tandis que le prochain chapitre de l’histoire de Freddy se déploie.
Iya Labunka, veuve de Wes Craven et productrice du film Paramount, communiqué relayé par The Hollywood Reporter le 13 juillet 2026
Le label qui portera le projet, Paramount Primal, est dirigé par les producteurs de Barbarian et de Friendship, deux films à budget contenu qui ont trouvé leur public. Ce positionnement économique dit beaucoup du film attendu, plus proche du long métrage d’horreur maîtrisé que du blockbuster à effets.
Quatre inconnues qui décideront de la suite
Aucune date de sortie ni aucun distributeur n’a été annoncé pour l’un ou l’autre projet. Plusieurs éléments restent à trancher avant que la course ne prenne une forme lisible.
- Le rachat de Warner Bros Discovery par Paramount, valorisé à 110 milliards de dollars et dont l’examen a été suspendu par la justice américaine ;
- Le degré de liberté réel du projet Paramount, décrit comme étroitement adossé au scénario de 1984 ;
- Le sort de Robert Englund, indissociable du rôle depuis quarante-deux ans mais absent des annonces ;
- La capacité des deux studios à financer simultanément deux films sur une licence qui n’a plus rien produit depuis seize ans.
Chacune de ces inconnues peut à elle seule refermer la parenthèse. La quatrième est sans doute la plus lourde, parce qu’elle touche à la question que personne ne pose franchement : le public de 2026 réclame-t-il vraiment deux Freddy ?
La réponse dépendra moins des tribunaux que des salles, comme l’a montré la relance récente d’autres licences dormantes à l’image de la suite tardive de Blade Runner en série.
Un duel qui pourrait ne pas survivre à la fusion
Si le rachat aboutit, les deux productions se retrouveront sous le même toit et l’une des deux disparaîtra très probablement. La logique industrielle voudrait alors que le projet le plus avancé absorbe l’autre, ou que les deux fusionnent en une version unique amputée de ce qui faisait leur différence. Chaque camp avance donc ses pions avant l’éventuelle réunion, ce qui explique le calendrier serré des annonces.
Reste l’hypothèse inverse, plus intéressante pour le spectateur. Deux relectures simultanées d’un même matériau, l’une fidèle au texte fondateur, l’autre libre de le contredire, offriraient une comparaison rare dans le cinéma de genre. L’horreur récente a prouvé qu’elle savait faire cohabiter des propositions très différentes, jusque sur les plateformes, comme une créature marine lâchée sur Terre-Neuve l’a rappelé cet été.
Ce qui se joue dépasse Freddy Krueger. Les récupérations de droits par les héritiers d’auteurs se multiplient, et chaque catalogue de studio contient désormais des licences dont la propriété peut se fracturer du jour au lendemain. Elm Street sert de cas d’école grandeur nature, et son issue servira de référence aux prochaines négociations.


