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Depuis un décret de 2021, toute plateforme qui diffuse des films et des séries en France doit consacrer au moins 20 % de son chiffre d’affaires réalisé dans le pays au financement de la création. Cette obligation vaut pour Netflix comme pour Disney+ ou HBO Max, et elle explique pourquoi des séries françaises se retrouvent au catalogue de services américains. L’Arcom publie chaque année le classement de ces contributions, et l’édition 2025 vient de changer de tête.
Le régulateur a dévoilé ses chiffres le 18 septembre au festival de la fiction de La Rochelle. Netflix y devient le premier financeur privé de la production audiovisuelle et cinématographique française, devant Canal+ et TF1, avec 308 millions d’euros engagés au titre de ses obligations. Le total du secteur atteint 1,64 milliard d’euros. Le régulateur assortit ce constat d’une réserve inhabituelle, qui touche directement ce qui arrive sur vos écrans. Que change réellement un financement qui bascule de la télévision vers les plateformes ?
Le classement 2025 tel que l’Arcom le publie
Les montants ci-dessous ne comptent que les sommes versées au titre des obligations légales, telles que le régulateur les a communiquées à La Rochelle. France Télévisions reste devant, mais l’écart avec Netflix s’est réduit.
| Financeur | Production audiovisuelle | Cinéma |
|---|---|---|
| France Télévisions | 406 millions d’euros | 70 millions d’euros |
| Netflix | 250 millions d’euros | 58 millions d’euros |
| Canal+ | non communiqué | 156 millions d’euros |
Canal+ conserve donc la première place sur le seul cinéma, une position historique liée à son modèle de chaîne payante. Netflix, lui, tire sa position d’un volume de séries et de téléfilms. Les deux acteurs ne financent pas la même chose, ce qui rend le classement global moins lisible qu’il n’y paraît.
Ce que les indicateurs du régulateur ne disent pas
Ces chiffres ne mesurent que la part contrainte. Un diffuseur qui investit au-delà de ses obligations n’apparaît pas davantage dans le classement, et Canal+ revendique 200 millions d’euros supplémentaires chaque année via sa filiale StudioCanal, hors obligations légales.
Le décalage compte pour lire le tableau. Netflix conteste d’ailleurs le niveau de 20 % imposé par le décret, jugé trop élevé au regard de son modèle économique en France. Le classement mesure donc surtout la capacité du droit français à capter une part du chiffre d’affaires des plateformes : il photographie une contrainte, pas une intention, et il ne dit rien des sommes engagées volontairement par les uns et les autres.
Moins d’heures de tournage, moins d’œuvres, moins de diversité
La réserve formulée par l’Arcom porte sur la nature de cet argent, pas sur son montant. Le régulateur relève que les investissements des plateformes donnent lieu à moins d’heures de tournage, moins d’œuvres financées et moins de diversité de genres que ceux des chaînes classiques. Le même euro ne produit pas la même chose selon qui le dépense.
Ces services, lorsqu’ils commandent une série ou un unitaire, l’inscrivent dans une stratégie définie ailleurs et ne peuvent avoir la même intention, le même ancrage qu’un acteur national.
Martin Ajdari, président de l’Arcom, au festival de la fiction de La Rochelle, le 18 septembre 2026
La mécanique est simple à suivre. Une plateforme mondiale commande peu de titres, mais chacun doit être exportable, ce qui pousse vers les formats reconnaissables et les budgets concentrés. Une chaîne nationale finance davantage d’unitaires, de documentaires et de programmes régionaux, moins rentables à l’international. Le catalogue se resserre autour de ce qui voyage, et les genres fragiles passent à la trappe.
Vous en voyez déjà le résultat au catalogue. Des séries françaises à gros budget comme l’action à la française portée par Tomer Sisley ou la relance de l’agence ASK avec George Clooney en invité coexistent avec une raréfaction des formats plus modestes. Le haut du panier se porte bien, le reste beaucoup moins.
La télévision traditionnelle décroche pendant que le streaming monte
Le basculement se lit dans les évolutions d’une année sur l’autre, plus que dans les montants absolus. Quatre chiffres résument le mouvement relevé par le régulateur pour 2025.
- Les plateformes soumises au décret ont investi 525 millions d’euros, contre 397 millions en 2024, soit une hausse de 32 % ;
- la télévision traditionnelle recule à 1,118 milliard d’euros, contre 1,213 milliard un an plus tôt, soit une baisse de 8 % ;
- l’ensemble du secteur atteint 1,64 milliard d’euros, en progression de 2 % seulement ;
- ce total se répartit entre 1,2 milliard pour l’audiovisuel et 446 millions pour le cinéma.
La croissance globale tient donc entièrement aux plateformes. Les chaînes reculent sous l’effet des restrictions budgétaires pour l’audiovisuel public et de recettes publicitaires en berne pour le privé, deux pressions qui ne vont pas se relâcher à court terme.
Ce mouvement dépasse la seule production française. Les mêmes acteurs se coordonnent désormais pour verrouiller d’autres segments de l’audiovisuel, comme le montre le lobby commun monté autour des droits sportifs. La question du financement devient une question de position, et les régulateurs nationaux arrivent souvent après la bataille.
YouTube, la prochaine cible du régulateur
Martin Ajdari a profité de l’annonce pour désigner un absent du tableau. La plateforme de partage de vidéos capte une part croissante des revenus publicitaires en France sans contribuer au financement de la création, et le président de l’Arcom a appelé à l’y intégrer. Le raisonnement suit celui de 2021, quand le décret a fait entrer les services de streaming dans le dispositif.
L’hypothèse déplacerait beaucoup d’argent. Elle soulève aussi une question que le régulateur n’a pas tranchée : une plateforme dont le catalogue est produit par ses utilisateurs finance-t-elle la création en commandant des œuvres, ou en rémunérant mieux ceux qui publient dessus ? Les deux réponses n’aboutissent pas au même secteur.
Ce que 2030 ferait basculer
Le régulateur avance une projection nette. Netflix, déjà premier financeur privé, deviendrait en 2030 le premier financeur tout court de la création audiovisuelle et cinématographique en France, public compris. France Télévisions passerait alors derrière une entreprise dont les arbitrages éditoriaux se décident à Los Angeles.
Le président de l’Arcom a d’ailleurs appelé avec insistance à soutenir le financement du groupe public, ce qui ressemble moins à une prévision qu’à un avertissement. La part du streaming devrait dépasser 40 % du total, un seuil à partir duquel les équilibres de négociation entre producteurs et diffuseurs changent de nature. Le producteur qui dépend d’un seul acheteur perd une grande partie de sa marge de manœuvre.
Reste à savoir ce que le spectateur français appelle une bonne nouvelle. Un financement en hausse et des productions mieux dotées, ou un catalogue plus étroit où les documentaires, les téléfilms et les histoires trop locales pour voyager ne trouvent plus preneur. La réponse se joue dans les prochains décrets autant que dans les prochaines commandes.

