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Mercredi 5 août, Netflix met en ligne les sept premiers épisodes de la seconde partie de Cent ans de solitude, l’adaptation du roman de Gabriel García Márquez. Un ultime épisode, diffusé séparément à la fin du mois, refermera l’histoire des Buendía. Vingt mois après la première partie, la série colombienne revient donc pour la moitié la plus sombre du livre.
Adapter ce roman relevait de l’impossible aux yeux de beaucoup, à commencer par son auteur. Publié en 1967, couronné par le Nobel de littérature en 1982, le texte tient sur un réalisme magique que le cinéma dilue presque toujours. La première partie avait pourtant convaincu public et critique. Une série peut-elle porter jusqu’au bout un livre bâti sur cent ans de répétitions et de fantômes ?
Un roman que son auteur avait refusé de voir adapté
García Márquez a passé sa vie à décliner les propositions. Il jugeait que découper Macondo en séquences reviendrait à figer des images que chaque lecteur construit différemment, et que la durée d’un film ne pouvait rien contre un récit qui s’étire sur quatre générations. Ce sont ses héritiers qui ont finalement donné leur accord, à condition que la série soit tournée en Colombie et en espagnol.
Ces deux conditions ont façonné le projet. Le tournage s’est fait intégralement sur le sol colombien, avec le soutien et la collaboration de la famille de l’écrivain, et une distribution locale plutôt qu’un casting international. La production est portée par Dynamo, société bogotaine fondée en 2006, créditée de plus de 47 longs métrages et 25 séries depuis sa création.
Le cas n’est pas isolé cette saison. Les plateformes s’attaquent une à une aux textes que l’industrie avait rangés dans la catégorie des livres impossibles à porter à l’écran, comme ce roman fondateur du cyberespace devenu série. La différence tient ici à ce que l’obstacle n’était pas technique mais littéraire.
Ce que raconte cette seconde moitié
L’armistice a été signé, le mouvement libéral a perdu, et la paix ne revient pas pour autant à Macondo. Redoutant les menaces du colonel Aureliano Buendía, incarné par Claudio Cataño, les conservateurs organisent une attaque dont les conséquences amènent Fernanda del Carpio de Bogotá jusqu’au village. Elle donnera à Úrsula Iguarán ses premiers descendants légitimes, ce qui n’arrange rien à la malédiction familiale.
Pendant ce temps, José Arcadio Segundo réalise l’un des rêves du patriarche en reliant Macondo au reste du monde par le chemin de fer. Le progrès arrive, et avec lui la compagnie bananière dont la présence précipitera la chute du village. La prospérité et la ruine tiennent au même rail, et c’est tout le propos du dernier tiers du roman.
Marleyda Soto et Claudio Cataño reprennent leurs rôles d’Úrsula Iguarán et du colonel. Ils sont rejoints par une dizaine de nouveaux visages, parmi lesquels Ángela Cano, Emmanuel Restrepo, Estefanía Piñeres et Julián Román. Le renouvellement de la distribution suit le renouvellement des générations du livre, ce qui est la seule façon honnête d’adapter une saga familiale.
Un chantier colombien hors norme
La production a été présentée comme la plus ambitieuse jamais montée en Colombie, et les chiffres avancés par la presse spécialisée donnent une idée du dispositif.
- plus de 20 000 figurants mobilisés sur l’ensemble du tournage ;
- un village entier construit puis reconstruit en quatre versions successives, pour montrer Macondo vieillir ;
- plus de 1 100 ouvriers employés à ces décors ;
- une distribution de plusieurs dizaines de comédiens, presque exclusivement colombiens.
Les quatre états du village ne sont pas un caprice de production. Macondo est un personnage du roman, il naît, prospère et pourrit ; le montrer autrement qu’en le rebâtissant aurait supposé de tricher au numérique. Le décor physique porte ici la moitié du récit, ce que peu de séries peuvent se permettre budgétairement.
Cette échelle explique aussi le délai. Entre la diffusion de la première partie et celle de la seconde, il s’est écoulé près de deux ans, alors que la production de ce second bloc avait démarré dès février 2025.
Le pari du non-anglophone chez Netflix
Netflix revendique plus de 300 millions d’abonnés payants dans plus de 190 pays, et cherche depuis plusieurs années des titres capables de circuler sans passer par l’anglais. Une superproduction en espagnol tirée d’un monument de la littérature latino-américaine coche toutes les cases de cette stratégie, à condition que le public non hispanophone suive.
La première partie a réglé une partie de la question. Son accueil, tant public que critique, a été jugé assez solide pour engager immédiatement la suite, avec les mêmes exigences de tournage et le même refus des raccourcis.
Après l’accueil reçu de nos membres et de la presse spécialisée du monde entier, nous sommes profondément fiers d’annoncer que la production de la deuxième partie a commencé. Avec cette série, nous rendons hommage à l’héritage de Gabriel García Márquez, à la Colombie et à son talent extraordinaire.
Francisco Ramos, vice-président des contenus de Netflix pour l’Amérique latine, dans le communiqué annonçant le début du tournage de la deuxième partie, le 11 février 2025
Un mois d’août chargé sur la plateforme
La série n’arrive pas seule. Le catalogue d’août compte notamment la cinquième et dernière saison d’Outer Banks, dont la bande-annonce a été dévoilée fin juillet, la troisième saison de Ma vie avec les Walter Boys, un documentaire sur José Mourinho et une enquête sur Boeing. Netflix aligne quatre gros rendez-vous en trois semaines.
Ce calendrier serré n’est pas neutre pour une série exigeante en espagnol, qui demande de l’attention et supporte mal le visionnage distrait. Le cas rappelle celui des adaptations littéraires ambitieuses qui se heurtent au rythme du streaming, à l’image du pari inverse tenté par l’adaptation d’Homère réservée à la salle. Le format long protège l’ambition mais expose à la dispersion.
Ce qui se joue avec le dernier épisode
Séparer l’épisode final du reste de la saison est un choix rare, et il en dit long. Netflix traite cette conclusion comme un événement autonome, presque comme un film, alors que la plateforme a bâti son modèle sur la mise en ligne groupée. Le geste vaut déclaration d’intention sur la valeur accordée à cette dernière heure.
Il faut dire que la fin du roman est l’une des plus commentées du vingtième siècle, et qu’elle repose sur un effet qui ne fonctionne qu’à la dernière page. Le porter à l’image sans le désamorcer suppose une confiance considérable dans le spectateur, celle-là même que García Márquez estimait impossible à obtenir d’un écran.
Reste à voir ce que cette réussite, si elle se confirme, ouvre pour les autres textes réputés intraduisibles en images. Une plateforme qui accepte de rebâtir un village quatre fois pour respecter un livre change la nature de ce qu’on peut lui proposer, et ce précédent vaut bien au-delà de la Colombie.


