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Netflix retourne dans Donjons & Dragons, mais par une porte que personne n’attendait. La plateforme développe Ravenloft, une série live-action consacrée au vampire Strahd von Zarovich, avec Alfonso Cuarón à la production exécutive et John August à l’écriture. Le projet remplace la série Royaumes oubliés, annoncée il y a un an et désormais abandonnée.
Ravenloft n’est pas une invention de scénaristes. C’est un décor de campagne du jeu de rôle, créé en 1983 par Tracy et Laura Hickman, bâti autour d’un demi-plan de terreur où chaque domaine appartient à un seigneur noir. Là où la fantasy classique de la licence envoie des héros piller des donjons, Ravenloft enferme les joueurs dans un huis clos horrifique. Le décor a nourri depuis plus de cent romans, suppléments et jeux vidéo.
Le choix dit quelque chose de l’époque. L’horreur gothique revient partout à l’écran, du Frankenstein de Guillermo del Toro aux vampires de la télévision américaine, et les plateformes cherchent des univers déjà peuplés plutôt que des mondes à construire. Reste à savoir ce qu’un jeu de rôle papier peut réellement donner en série, après une décennie d’adaptations avortées ?
Strahd von Zarovich, le vampire au cœur du projet
La série racontera les origines de Strahd, pas ses méfaits. Selon la description officielle communiquée par Netflix, le récit suivra sa transformation d’antihéros tourmenté en l’un des antagonistes les plus notoires de la licence, à travers le pouvoir, l’amour et l’obsession. Le vampire n’y sera donc pas un monstre à abattre, mais un personnage principal dont on suit la chute.
Ce parti pris a une conséquence directe sur la structure. Une série centrée sur un seigneur noir ne peut pas reposer sur le schéma du groupe d’aventuriers qui traverse un donjon, moteur habituel des adaptations de la licence. Netflix présente d’ailleurs le projet comme une fantasy de prestige où l’aventure croise l’horreur gothique et la romance tragique, formule qui annonce un budget conséquent et un ton adulte.
Une équipe qui détonne pour une adaptation de jeu de rôle
Le casting technique est ce qui rend l’annonce inhabituelle. Aucun des deux noms mis en avant ne vient du terrain habituel des adaptations de jeux, et le duo formé penche nettement vers le cinéma d’auteur. Voici ce que l’on sait de l’équipe et de son périmètre.
- John August écrit la série et la produit : on lui doit les scénarios de Big Fish, de Charlie et la Chocolaterie et des Noces funèbres, trois collaborations avec Tim Burton ;
- Alfonso Cuarón intervient comme producteur exécutif, avec sa société Esperanto Filmoj ; il a été récompensé par l’Oscar de la mise en scène pour Roma en 2019 ;
- Hasbro Entertainment coproduit, au titre de la filiale audiovisuelle du propriétaire de la licence ;
- Aucun casting, aucune date de tournage et aucune fenêtre de diffusion n’ont été communiqués à ce stade.
John August n’est pas un inconnu du registre gothique. Il a déjà travaillé sur Dark Shadows, comédie vampirique sortie en 2012 et considérée comme l’un des ratés de la période Burton. L’expérience compte autant que l’échec quand il s’agit de trouver le ton juste entre humour et macabre.
Le nom de Cuarón surprend davantage. Le réalisateur mexicain n’a plus touché à la fantasy depuis 2004 et Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, et son statut de producteur exécutif laisse ouverte la question de son implication réelle sur le plateau.
Les Royaumes oubliés passent à la trappe
Cette annonce en enterre une autre. La série Forgotten Realms, dévoilée un an plus tôt et confiée à Shawn Levy, n’est plus en développement chez Netflix. Elle devait explorer Faerûn, le décor le plus fréquenté de la licence, celui de Baldur’s Gate et de la plupart des romans grand public. Le passage d’un décor à l’autre n’est pas un détail de production : c’est un changement de promesse faite au spectateur.
La licence n’a d’ailleurs jamais vraiment réussi le passage à l’écran. Le seul essai récent tenu pour convaincant reste Donjons & Dragons : L’Honneur des voleurs, sorti en 2023, dont l’accueil critique n’a pas suffi à lancer une franchise.
Hasbro ne met pas tous ses dés dans le même gobelet. HBO développe en parallèle une série Baldur’s Gate, adossée au succès du jeu de Larian Studios, ce qui laisse deux univers de la licence entre les mains de deux diffuseurs concurrents. La stratégie ressemble à une couverture de risque plus qu’à un plan d’ensemble.
Hasbro veut être autre chose qu’un fabricant de jouets
Pour comprendre ce mouvement, il faut regarder du côté de l’éditeur. Chris Cocks dirige Hasbro depuis 2022, après avoir présidé Wizards of the Coast à partir de 2016, et il a fait de la conversion du groupe vers le divertissement sa ligne directrice. Les licences papier deviennent des catalogues de séries, au même titre que les figurines sont devenues des objets de collection pour adultes.
Je pourrais dire que nous sommes un fabricant de jouets, et je crois que tout le monde comprendrait, mais je pense que nous sommes bien plus qu’un fabricant de jouets.
Chris Cocks, PDG de Hasbro, au sujet de la stratégie d’adaptation du groupe, dans un entretien accordé à GamesRadar+ publié le 8 mai 2026
Le calendrier interne de la licence va dans le même sens. Un supplément Ravenloft accompagné d’une saison thématique consacrée à l’horreur a été présenté cette année, dans un modèle de publication qui emprunte ouvertement aux jeux en service continu. La série arrive donc en même temps que sa matière première, ce qui ressemble moins à une coïncidence qu’à un calage marketing.
Ce que l’horreur gothique change pour le spectateur
Un décor de jeu de rôle ne se transpose pas comme un roman. Il n’a pas d’intrigue propre, seulement un cadre, des règles et une galerie de figures que chaque table s’approprie à sa manière. L’adapter revient donc à trancher pour tout le monde, exercice dont les difficultés d’une transposition trop fidèle ont déjà montré les limites sur d’autres licences.
L’orientation horrifique change aussi le public visé. Là où les adaptations animées de licences de jeux visent large, une série de vampires en costume, portée par un antihéros, s’adresse à un public d’adultes déjà servi par les productions de prestige. Le terrain est occupé, entre les dragons de HBO et les créatures des plateformes concurrentes.
Reste l’argument qui a manqué aux tentatives précédentes : une histoire qui tienne sans connaître le jeu. Strahd offre cette prise, parce que sa trajectoire tragique fonctionne indépendamment de la table où elle a été inventée, et parce que le récit de cour et de succession en fantasy a fait la preuve de son audience.
Un calendrier vide, et c’est le vrai signal
Aucune date, aucun acteur, aucun tournage annoncé. Une série au stade du développement chez Netflix reste, statistiquement, un projet qui peut ne jamais exister, comme vient de le rappeler l’abandon des Royaumes oubliés après douze mois d’attente. Le fossé entre l’annonce et la diffusion se creuse à mesure que les plateformes multiplient les développements pour verrouiller des licences.
Ce qui se joue ici dépasse une série de vampires. Si Ravenloft aboutit, Hasbro tiendra la démonstration qu’un décor de jeu de rôle peut se raconter à l’écran sans passer par la case du groupe d’aventuriers, et la centaine d’univers dormants de son catalogue changera de statut. Si le projet s’arrête en route, ce sera la deuxième licence enterrée en deux ans, et la question ne portera plus sur le décor choisi mais sur la méthode.


