Backrooms : comment une creepypasta YouTube est devenue le plus gros succès d’A24

Née d'une creepypasta partagée sur YouTube, Backrooms est devenue le plus gros succès de l'histoire d'A24. Retour sur un phénomène qui brouille la frontière entre internet et cinéma.

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Une succession de pièces jaunâtres, une moquette élimée, le bourdonnement de néons sans fin : il a suffi de cette image pour glacer toute une génération née avec internet. Backrooms est devenu un phénomène mondial, du forum anonyme jusqu’aux salles obscures, en passant par YouTube. Le film tiré de ce mythe numérique domine aujourd’hui le box-office.

À l’origine, le concept des Backrooms désigne un labyrinthe de bureaux abandonnés dans lequel on bascule en passant accidentellement à travers le décor du monde réel. Né d’une simple photo partagée en ligne, il a inspiré des centaines de vidéos amateurs avant d’attirer Hollywood. Le studio indépendant A24 a fini par en faire un long-métrage, confié à celui-là même qui avait popularisé l’univers.

Comment une légende urbaine bricolée sur internet a-t-elle pu devenir le plus gros succès commercial d’un studio réputé pour son cinéma d’auteur, et que dit ce parcours de la culture en ligne qui nourrit désormais le grand écran ?

Un carton que personne n’avait vu venir

Sorti aux États-Unis le 29 mai 2026, Backrooms a rapidement dépassé toutes les attentes. Le film a engrangé 318,4 millions de dollars de recettes dans le monde, ce qui en fait le plus gros succès de toute l’histoire d’A24. Pour un budget estimé sous la barre des 10 millions de dollars, le retour sur investissement donne le vertige.

En France, le long-métrage a confirmé l’engouement lors de sa sortie estivale. Il a réuni 485 509 spectateurs sur sa première semaine, s’installant à la deuxième place du box-office, juste derrière le mastodonte Toy Story 5. Peu de films d’horreur à ce niveau de budget réalisent un tel démarrage dans les salles hexagonales.

Ce raz-de-marée s’explique d’abord par une histoire de fabrication peu banale, qui commence très loin des circuits traditionnels du cinéma.

Du forum anonyme à la salle de cinéma

Le trajet des Backrooms jusqu’au grand écran tient en quelques étapes clés, chacune marquant un changement d’échelle spectaculaire :

  • en 2019, une photo accompagnée d’un texte anonyme lance le mythe sur un forum, posant le principe de ces pièces sans fin ;
  • le 7 janvier 2022, un vidéaste connu sous le nom de Kane Pixels publie une première vidéo qui devient virale et cumule des dizaines de millions de vues ;
  • en 2023, A24 officialise un projet d’adaptation et en confie la réalisation à ce même créateur ;
  • le 29 mai 2026, le film sort enfin dans les salles américaines, porté par une attente considérable.

Ce qui frappe dans cette chronologie, c’est la vitesse : moins de sept ans séparent un message anonyme d’un succès planétaire. La frontière entre culture amateur et industrie n’a jamais semblé aussi poreuse, à mesure que les créateurs nés sur les plateformes vidéo gagnent en légitimité.

Kane Parsons, prodige passé de YouTube à Hollywood

Le visage de cette réussite porte un nom : Kane Parsons, alias Kane Pixels. Repéré par A24 alors qu’il n’avait que 17 ans, il signe avec Backrooms son premier long-métrage et devient le plus jeune cinéaste numéro un au box-office américain. Un parcours qui tient autant du conte de fées que de l’anomalie statistique.

Pour mener le projet à bien, le studio l’a entouré de figures aguerries du cinéma de genre, parmi lesquelles les producteurs James Wan et Shawn Levy, ainsi qu’un casting réunissant Renate Reinsve et Chiwetel Ejiofor. Le scénario a été coécrit avec un professionnel, Will Soodik, preuve que l’intuition d’internet a été solidement encadrée.

Cette ascension fulgurante interroge néanmoins la recette du film, et surtout la manière dont il a su préserver la force du matériau d’origine.

L’esthétique des lieux liminaux, miroir d’une angoisse numérique

Si les Backrooms fascinent autant, c’est qu’ils incarnent une esthétique très contemporaine, celle des lieux liminaux et de leur étrange familiarité. Couloirs déserts, halls vides, sous-sols sans issue : ces espaces de transition évoquent un souvenir d’enfance déformé, à la fois reconnaissable et profondément inquiétant. La critique y a vu un commentaire direct sur la culture numérique et ses anxiétés.

Ce ressort touche particulièrement le public le plus jeune, biberonné aux vidéos de found footage et aux récits d’horreur partagés en ligne. Les premiers courts-métrages de Kane Parsons jouaient déjà sur cette sensation de basculer dans un monde dont la logique a été subtilement déréglée. Le passage au cinéma amplifie l’effet sans jamais le trahir.

Le piège du lore et la tentation d’en faire trop

Adapter un univers né de la contribution collective de milliers d’internautes posait un risque majeur : celui de la surenchère explicative. Plus une mythologie s’épaissit, plus elle perd de son pouvoir d’évocation, et les Backrooms tiraient justement leur force de ce qu’ils ne montraient pas. Le réalisateur a tranché contre la surexposition.

J’ai un document de 70 pages sur cet univers. Je n’aime pas noyer les gens sous le lore et la mythologie : je trouve que c’est un choix créatif irresponsable.

Kane Parsons, réalisateur de Backrooms, entretien à The Playlist, mai 2026

Cette retenue assumée explique en partie l’accueil critique favorable réservé au film. En refusant de tout expliquer, l’auteur préserve le mystère fondateur de la série, là où d’autres franchises s’effondrent sous le poids de leurs propres explications.

Quand internet devient le nouveau vivier d’Hollywood

Le succès de Backrooms ne relève pas du hasard isolé : il signale un déplacement durable du centre de gravité créatif vers les plateformes en ligne. Les studios scrutent désormais YouTube et les forums comme on surveillait autrefois les listes de best-sellers, à la recherche du prochain phénomène déjà validé par une communauté, quitte à explorer ensuite des passerelles inédites entre vidéo en ligne et cinéma.

Reste une question de fond que ce film laisse ouverte : que devient une œuvre collective, façonnée par une foule d’anonymes, lorsqu’un seul nom et un seul studio en récoltent les fruits ? La réponse se jouera dans les prochaines adaptations de mythes nés sur internet, dont Hollywood ne fait visiblement que commencer à explorer le filon.

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