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Pandora est une lune fictive, celle du film Avatar, et c’est aussi depuis mai 2017 un territoire physique de plus de cinq hectares au sein du parc Animal Kingdom, en Floride. Montagnes flottantes, forêt qui s’illumine la nuit, deux attractions taillées pour le spectacle : Disney y a transposé l’imagerie du film avant même d’avoir racheté le studio qui l’avait produit.
Le 3 avril 2024, lors de son assemblée annuelle des actionnaires, le groupe a dévoilé une illustration présentant une version californienne de ce territoire. Le document montre un décor rocheux dissimulant un bâtiment technique et laisse deviner une attraction aquatique, sans aucune date ni aucun budget associé à ce stade.
Les visiteurs de la côte ouest attendent depuis des années un équivalent de Star Wars: Galaxy’s Edge, ouvert à Anaheim en 2019. La question posée par cette esquisse est pourtant moins artistique que juridique : qu’est-ce qui empêche encore Disney de construire Pandora en Californie ?
Une esquisse, pas encore un chantier
Le vocabulaire employé par Disney mérite qu’on s’y arrête. Le groupe parle d’une illustration d’inspiration développée pour une expérience Avatar potentielle, et le conditionnel revient dans chaque phrase du communiqué. Rien n’a été validé ni financé au moment de la présentation, et le patron de la division parcs a lui-même conditionné le projet à une décision extérieure à l’entreprise.
Nous sommes enthousiastes à l’idée des histoires que nos visiteurs pourraient vivre dans le parc d’origine de Walt, après l’approbation de DisneylandForward, avec la possibilité de vivre de toutes nouvelles aventures Avatar en se rendant à Pandora
Josh D’Amaro, président de Disney Experiences, dans un billet publié le 3 avril 2024 sur le blog officiel des parcs Disney, le jour même de l’assemblée annuelle des actionnaires
La formulation dit tout du calendrier. Disney montre l’image maintenant pour installer l’idée dans le débat public, mais rattache explicitement sa réalisation à un vote municipal qui n’avait pas encore eu lieu au moment de l’annonce.
Ce que Pandora sait déjà faire en Floride
Pour mesurer ce qui se jouerait en Californie, le mieux reste de regarder ce que la version floridienne propose depuis sept ans. Le territoire repose sur quatre piliers que les visiteurs citent systématiquement.
- Avatar Flight of Passage, un simulateur de vol sur banshee qui affiche parmi les plus longues files d’attente du complexe ;
- Na’vi River Journey, une balade en barque nettement plus calme, pensée pour les familles avec jeunes enfants ;
- les montagnes flottantes, suspendues par des structures métalliques dissimulées dans la végétation ;
- la forêt bioluminescente, qui transforme complètement le territoire à la tombée de la nuit.
Cette combinaison a fait ses preuves : Pandora est devenue l’une des raisons principales de visiter Animal Kingdom, un parc qui souffrait auparavant d’une réputation de demi-journée. Une attraction phare et une ambiance nocturne forte suffisent à rallonger la durée de séjour, et donc les dépenses sur place.
Reproduire cette recette à Anaheim supposerait toutefois de trouver la place nécessaire, et c’est précisément là que le dossier se complique.
Le verrou s’appelle DisneylandForward
DisneylandForward est le nom de l’initiative portée par Disney auprès de la ville d’Anaheim pour faire évoluer les règles de zonage qui encadrent son foncier. Ces règles, héritées d’un découpage ancien, séparent strictement les terrains dédiés aux parcs de ceux réservés aux parkings, aux hôtels et aux commerces. Sans révision, les surfaces disponibles pour une extension d’ampleur restent très limitées.
La question qui divise porte sur la forme que prendrait Pandora en Californie. Une intégration dans un parc existant, Disneyland ou California Adventure, coûterait moins cher mais réduirait la surface disponible. Un troisième parc thématique changerait toute l’équation, en durée de chantier comme en montant investi, et allongerait mécaniquement le calendrier de plusieurs années.
En cas de refus, le projet resterait à l’état de concept. Disney le sait, et c’est aussi pour cette raison que l’illustration a été rendue publique : elle donne un visage concret à un dossier d’urbanisme qui, sans elle, n’intéresserait personne en dehors des riverains.
Soixante milliards pour tenir le rythme
Cette annonce s’inscrit dans un plan bien plus large. Le 19 septembre 2023, Disney a annoncé près de 60 milliards de dollars d’investissement sur dix ans pour sa division Experiences, soit environ le double de la décennie précédente, dont près de 70 % consacrés à de nouvelles expériences dans les parcs et sur les navires.
Le raisonnement financier se lit dans les comptes du groupe. En 2023, la division Experiences a représenté environ 36 % du chiffre d’affaires de Disney mais près de 70 % de son résultat opérationnel, d’après les données relayées par CNBC. Les parcs financent une bonne partie du reste du groupe, y compris ses paris sur le streaming.
Les chantiers récents donnent la mesure de cette cadence. World of Frozen a ouvert fin 2023 à Hong Kong Disneyland, Zootopia a suivi un mois plus tard à Shanghai, et Fantasy Springs devait être inauguré en 2024 à Tokyo DisneySea, présenté par Disney comme la plus vaste extension jamais réalisée en une seule fois dans un parc du groupe.
Dans ce paysage, le complexe de Disneyland fait figure d’exception. Les grands projets y restent suspendus à une décision administrative, alors que les parcs asiatiques enchaînent les ouvertures sans obstacle comparable.
Anaheim contre Orlando, deux terrains inégaux
La comparaison entre les deux complexes américains est éclairante. Walt Disney World occupe en Floride un domaine immense acheté dans les années 1960, quand Disneyland s’est retrouvé encerclé par la ville d’Anaheim dès ses premières années d’exploitation. Le foncier disponible n’a rien de comparable entre les deux sites, et ce déséquilibre structure toute la stratégie américaine du groupe.
Cette contrainte explique pourquoi la côte ouest reçoit ses nouveautés plus tard, ou sous une forme réduite. Elle explique aussi l’insistance de Disney sur le vocabulaire de l’approbation : le groupe ne manque ni d’idées ni de moyens, il manque de mètres carrés constructibles, et aucun budget ne règle ce problème à lui seul.
Ce que l’attente dit du modèle Disney
Un projet de parc se mesure désormais en décennies, pas en saisons. Entre la sortie du premier Avatar en 2009, l’ouverture de Pandora en Floride en 2017 et cette esquisse californienne de 2024, quinze années se sont écoulées, et rien ne garantit encore la moindre inauguration. Disney assume ce rythme parce que ses territoires immersifs se rentabilisent sur trente ans.
Le même groupe explore pourtant des chemins bien plus rapides pour installer ses univers auprès du public. L’accord conclu avec Epic Games doit donner naissance à un espace de jeu et de divertissement bâti autour de ses personnages, et les événements Star Wars organisés dans Fortnite montrent déjà ce que ce format permet : une présence massive, immédiate, sans le moindre permis de construire.
Reste à voir laquelle des deux voies pèsera le plus dans la prochaine décennie du groupe. La saga Avatar continue d’occuper les écrans et poursuit sa route chez Disney, pendant que sa déclinaison californienne attend une signature en mairie. Entre le pixel et le béton armé, l’écart de vitesse n’a jamais été aussi visible.

