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Lufia appartient à cette catégorie de jeux dont on parle plus qu’on ne peut y jouer. La série est née sur Super Nintendo au début des années 1990, développée par le studio Neverland et éditée par Taito : deux jeux de rôle japonais au tour par tour, en pixel art, bâtis autour d’un affrontement entre des humains et quatre divinités appelées les Sinistrals. Depuis la fin de la Super Nintendo, aucun des deux n’a été réédité sur une machine moderne.
Taito a annoncé le 20 septembre 2026, pendant le PC Gaming Show consacré au Tokyo Game Show, une compilation baptisée Lufia I & II The Sinistrals Saga. Elle réunit les deux épisodes, sortira en 2027 sur PlayStation 5, Nintendo Switch 2, Nintendo Switch et PC, et sera éditée en Occident par Clear River Games. Le français figure parmi les cinq langues annoncées pour les territoires américains et européens. Reste à savoir ce qu’on récupère vraiment quand un éditeur rouvre un tiroir vieux de trente ans ?
Deux jeux de 1993 et 1995, longtemps inaccessibles
Lufia & the Fortress of Doom est sorti le 25 juin 1993 sur Super Famicom au Japon, puis en novembre 1993 en Amérique du Nord. Le jeu s’y est fait une place inattendue : il a été la meilleure vente Super Nintendo aux États-Unis en février 1994, avec des notes correctes plutôt qu’enthousiastes, 28 sur 40 chez Famitsu et 7,8 sur 10 chez Electronic Gaming Monthly.
Sa carrière s’est arrêtée là. Un portage Mega Drive était en préparation, annoncé dans la presse américaine puis repoussé au printemps 1995, avant d’être enterré par la fermeture de Taito America cette année-là. La ROM de ce portage n’a refait surface qu’en 2014, diffusée en ligne par un ancien programmeur du projet, ce qui reste la seule façon d’y toucher aujourd’hui.
Le second épisode, Lufia II: Rise of the Sinistrals, est arrivé le 24 février 1995 au Japon, en septembre 1996 en Amérique du Nord, puis en 1997 en Europe sous le titre raccourci de Lufia. C’est un préquel : il raconte l’histoire de Maxim, le héros légendaire dont le premier jeu suivait un descendant. Trente ans plus tard, aucun des deux n’est vendu légalement sur une plateforme contemporaine, ce qui explique une bonne part de l’attente autour de cette annonce.
Ce que la compilation embarque
La fiche officielle publiée par Taito et la page Steam de la compilation donnent déjà un niveau de détail rare pour une annonce à seize mois de la sortie. Le contenu technique est posé, seul le prix manque encore à l’appel.
- Les deux jeux complets, Lufia & the Fortress of Doom et Lufia II: Rise of the Sinistrals, dans un seul paquet ;
- Le pixel art d’origine conservé, avec des fonctions de confort ajoutées pour le jeu moderne ;
- Quatre supports annoncés, PlayStation 5, Nintendo Switch 2, Nintendo Switch et PC via Steam ;
- Cinq langues pour l’Amérique du Nord et l’Europe, japonais, anglais, français, allemand et espagnol, la version Steam regroupant les huit langues du projet ;
- Une configuration PC volontairement basse, un Core i5-6400 et 8 Go de mémoire au minimum, pour 1 Go d’espace disque.
Le mode solo reste le seul proposé, et le prix est annoncé comme à définir. La sobriété de la configuration PC en dit long sur la nature du travail : il s’agit d’un portage soigné, pas d’un remake en trois dimensions comme Square Enix en produit pour ses propres classiques.
Le concepteur d’origine a repris le script ligne à ligne
Masahide Miyata, qui avait conçu, réalisé et écrit le premier Lufia, a participé à cette réédition. Son intervention porte sur un point précis : la mémoire de la Super Nintendo obligeait à écrire les dialogues japonais presque uniquement en hiragana, l’alphabet syllabique, faute de place pour les idéogrammes. Il a réécrit l’ensemble du texte en kanji, ce qui l’a conduit à relire chaque ligne des deux jeux.
Que des joueurs envoient encore des messages de soutien pour un jeu que j’ai créé il y a plus d’un quart de siècle est tout simplement la plus belle récompense qu’un créateur puisse espérer.
Masahide Miyata, concepteur de la série Lufia, message publié sur le site officiel de Taito, 20 septembre 2026
L’équipe de Clear River Games a publié le même jour un texte qui reconnaît un attachement européen particulier au premier épisode, arrivé à une époque où les jeux de rôle japonais traduits restaient rares sur le continent. Ce détail contextuel pèse dans la stratégie commerciale : la compilation vise autant les joueurs qui ont connu ces jeux que ceux qui n’ont jamais pu les lancer.
Lufia II, le volet qui a inventé le plus
La hiérarchie entre les deux jeux ne fait guère débat parmi ceux qui les ont pratiqués. Le premier se signalait surtout par sa mise en scène, avec une introduction qui commence par la fin tragique de l’histoire précédente, générique compris, et par l’une des premières implémentations du nouveau jeu plus dans un jeu de rôle console.
Le préquel a poussé beaucoup plus loin. Il introduisait un système d’élevage de monstres, un donjon bonus à génération aléatoire qui préfigurait les roguelites, et surtout des donjons construits comme des énigmes d’action, sans combats aléatoires, où l’on pousse des blocs et déclenche des mécanismes plutôt que de subir une rencontre tous les dix pas.
Cette dernière idée mérite d’être soulignée, parce qu’elle a mis des années à se généraliser dans le genre. Un joueur de 2027 qui découvrira Lufia II n’y verra sans doute rien d’exotique. Le contexte de 1995 change pourtant la lecture, à une époque où la rencontre aléatoire était la norme absolue du jeu de rôle japonais.
Taito n’est pas seul à rouvrir ses tiroirs
L’annonce s’inscrit dans une salve nettement plus large. Le même Tokyo Game Show 2026 a vu passer le retour de Terranigma, daté du 14 janvier 2027, une édition remastérisée de Dynasty Warriors 3 dont la démo arrive le 24 septembre, ainsi que deux compilations signées Edia, Psikyo Memories et Toshinden Collection. Cinq résurrections de catalogue en une seule semaine, toutes sur les mêmes machines.
Le phénomène dépasse le Japon et les petits éditeurs. Nintendo a lui-même daté le remake d’Ocarina of Time au 5 novembre, et Monolith Soft a livré une version enrichie de Xenoblade Chronicles 2 sur Switch 2. Le catalogue ancien est devenu une ligne de revenus à part entière, et plus un geste patrimonial isolé.
Ce que la conservation doit encore prouver
La contrepartie de ce mouvement est sa sélectivité. Un éditeur ressort ce qu’il juge rentable, quand il le juge rentable, et rien n’oblige personne à rendre disponible un jeu dont les droits dorment. Lufia a attendu trente ans ; le portage Mega Drive du premier épisode, lui, n’existe toujours que sous la forme d’une fuite non autorisée.
La tension est d’ailleurs assumée des deux côtés. Nintendo a fait supprimer 400 dépôts d’émulateurs sur GitHub en une seule journée en août 2026, au nom de la protection de son catalogue, sans que la disponibilité commerciale des jeux concernés progresse pour autant. L’accès légal et la répression avancent rarement au même rythme.
Il reste seize mois avant la sortie de la compilation, et un prix à annoncer qui dira beaucoup de l’ambition du projet. Entre-temps, la question posée par ce genre de réédition demeure : un jeu de 1993 remis en vente en 2027 s’adresse-t-il encore à ceux qui l’ont aimé, ou à un public qui n’a jamais eu l’occasion de le connaître ? Taito a visiblement tranché pour les deux, en conservant les pixels d’origine et en réécrivant le texte.


