itch.io croule sous les jeux IA : deux fois plus de pages en deux mois, et la découverte devient une loterie

Le nombre de pages de jeux créées chaque jour sur itch.io a doublé depuis août, sans hausse des téléchargements. Une déclaration d'IA facultative laisse le tri aux joueurs.

Une joueuse pensive fait défiler une grille de vignettes de jeux indépendants sur un grand écran, dans une chambre sombre
Sur itch.io, les pages de jeux créées chaque jour ont doublé entre août et octobre 2026, sans hausse des téléchargements.
Dans cet article Dans cet article

Ouvrir la page des nouveautés d’itch.io, c’était jusqu’ici partir à la pêche aux pépites du jeu indépendant. Depuis la fin de l’été, l’exercice ressemble davantage à une fouille. Le 1er novembre 2026, la plateforme a reconnu publiquement que le nombre de pages de jeux créées chaque jour a doublé en deux mois, sans que les téléchargements ni les achats suivent.

itch.io est une boutique en ligne ouverte à tous, où n’importe quel créateur peut publier un jeu, gratuit ou payant, sans validation préalable. C’est ce qui en a fait le refuge des game jams, des prototypes et des studios d’une seule personne. C’est aussi ce qui la rend vulnérable à l’arrivée massive de jeux produits en série par des outils d’intelligence artificielle générative, un phénomène que Steam constate lui aussi sur ses propres vitrines. Pour le joueur, la question devient très concrète : comment trouver encore un jeu fait avec soin au milieu de ce flot ?

Deux fois plus de jeux, pas plus de joueurs

L’alerte est venue du compte officiel de la plateforme, dans un message publié sur Bluesky. Le graphique qui l’accompagne montre une hausse d’environ 3 000 à plus de 6 000 pages par jour entre le 3 août et le 30 octobre, d’après le relevé de PC Gamer. Game Developer évoque même des pics proches de 8 000 pages quotidiennes en octobre.

Dans une réponse, la plateforme a précisé que les téléchargements et les achats, eux, n’avaient pas doublé. Autrement dit, l’offre explose alors que la demande stagne, et chaque nouvelle page dilue un peu plus la visibilité des autres. Interrogé sur la cause, le compte d’itch.io s’est contenté de répondre par des émojis de robot, une manière à peine voilée de désigner l’IA.

Le calendrier va dans le même sens. PC Gamer note que la hausse démarre au moment de la sortie de Claude Opus 5, le 24 juillet, sans que la coïncidence prouve une causalité. Les chiffres du catalogue permettent toutefois d’aller plus loin que l’intuition.

Sept pages sur dix ne disent rien de leur fabrication

Deux relevés publiés à un jour d’écart dessinent un tableau éclairant. Selon PC Gamer, itch.io comptait 1 769 316 pages, dont 131 929 étiquetées comme générées par IA, soit environ 7,5 % du catalogue seulement. Game Developer a de son côté activé le filtre « No AI » sur la liste des nouveautés : le compteur tombe de 1 772 099 à 432 180 résultats, soit 24,4 % des pages.

En croisant les deux chiffres, le constat change d’échelle. Si un quart des pages se déclarent sans IA et moins d’une sur treize avec IA, il reste environ 1,2 million de pages qui n’ont rien déclaré, soit près de 68 % du catalogue. Les deux relevés ne datent pas exactement du même instant, mais l’ordre de grandeur ne laisse aucun doute : le filtre censé protéger le joueur écarte surtout les créateurs qui ont oublié de répondre, et laisse passer ceux qui ont préféré se taire.

Une déclaration facultative pour les jeux

Le cœur du problème tient dans les règles de la plateforme. Ses consignes de qualité demandent d’étiqueter correctement un projet s’il contient des éléments produits par IA générative, mais la sanction prévue reste floue pour les jeux. Voici ce qu’elles prévoient réellement :

  • la question sur l’IA est posée à la création de la page, sans réponse obligatoire ;
  • la déclaration est appliquée strictement aux packs de ressources graphiques ou sonores, pas aux jeux ;
  • un oubli d’étiquetage peut entraîner un retrait de la page, sans procédure publique décrite ;
  • le filtre « No AI » ne retient que les pages ayant explicitement déclaré ne pas utiliser d’IA.

Le système repose donc entièrement sur la bonne foi des créateurs. Aftermath a relevé plusieurs jeux récents, visiblement générés par IA, publiés sans étiquette ni mention d’aucune sorte, et ces pages apparaissent normalement dans les nouveautés, au même rang que le reste.

Steam et les outils d’IA face au même afflux

itch.io n’est pas seul à crouler sous les sorties. PC Gamer rappelle que le nombre de démos du Steam Next Fest est passé d’environ 4 000 à plus de 8 000 lors de la dernière édition. Valve a pourtant refusé de trier les outils de création : selon Game Developer, qui rapportait le 28 octobre une intervention de ses représentants lors d’une conférence de développeurs en Corée du Sud, l’entreprise ne veut pas décider à la place des développeurs, et leur conseille plutôt de rendre leurs jeux plus difficiles à copier.

Côté outils, un premier verrou est apparu. Claude Code refuse désormais de recréer un jeu existant, une règle confirmée par Anthropic le 30 octobre. Elle vise les clones de jeux connus, pas les petits jeux génériques produits à la chaîne qui gonflent la page des nouveautés d’itch.io.

Interdire purement et simplement les jeux faits par IA ne suffirait d’ailleurs pas à inverser la tendance, estime un spécialiste de la question.

Je pense que ce serait une bonne décision. Mais cela ne changera pas cette courbe, malheureusement.

Mike Cook, chercheur en intelligence artificielle appliquée au jeu vidéo, sur Bluesky, au sujet des appels à bannir les jeux générés par IA d’itch.io, propos rapportés par PC Gamer le 1er novembre 2026

Le chercheur souligne qu’une interdiction exigerait une équipe de modération ou un système de signalement public, deux options lourdes pour une plateforme de cette taille. En attendant, le tri retombe sur les épaules du joueur.

Trouver encore les bons jeux sur itch.io

La page des nouveautés devient la moins fiable du site. Mieux vaut passer par les collections tenues par des joueurs ou des créateurs connus, les résultats des game jams, où chaque jeu est soumis à un thème et une date limite, et les pages d’auteurs dont on connaît déjà le travail. Le tri par popularité ou par notes filtre aussi une bonne partie du bruit, au prix de la découverte de projets encore confidentiels.

Le filtre « No AI » garde son utilité, à condition de savoir ce qu’il fait réellement. Il ne montre que les créateurs qui se sont engagés explicitement, ce qui écarte au passage des centaines de milliers de jeux honnêtes dont l’auteur n’a simplement pas répondu à la question.

La découverte, prochain combat des boutiques ouvertes

L’épisode montre que l’ouverture totale, longtemps la force d’itch.io, devient un coût quand produire un jeu ne prend plus que quelques minutes. La plateforme devra choisir entre rendre la déclaration obligatoire, modérer davantage ou repenser sa vitrine, et chacune de ces options touche directement les créateurs indépendants qui l’ont fait vivre.

Ce mouvement prolonge ce que l’industrie observe depuis le printemps, quand l’IA générative avançait au rythme des licenciements dans les grands studios. Il touche désormais la scène indépendante par l’autre bout, celui de la visibilité, et la réponse d’itch.io dans les prochaines semaines dira si une boutique sans filtre peut encore servir de vitrine à ceux qui créent à la main.

Donnez votre avis

Soyez le 1er à noter cet article


Vous aimez cet article ? Partagez !