Dans cet article Dans cet article
- Un revirement que Bill Gates assume
- Trois leviers pour amortir le choc
- La taxe sur les robots, une idée qui a neuf ans
- Une agence mondiale calquée sur le nucléaire et l’aviation civile
- Ce que le marché du travail montre déjà
- Les angles morts d’une taxe sur l’automatisation
- Reste à savoir qui écrira ce plan
Le cofondateur de Microsoft a changé de discours, et il le dit lui-même. Dans un entretien publié par le New York Times le 26 août 2026, Bill Gates appelle à encadrer les effets de l’intelligence artificielle sur le travail, avec une taxe, une agence internationale et des métiers réservés aux humains. Il y a un an encore, il tenait l’IA pour globalement bénéfique.
Une taxe sur l’IA, dans son esprit, ne frappe pas la technologie en elle-même. Elle vise les contenus qu’elle produit et les robots qui remplacent des postes, avec un double objectif : compenser la baisse des recettes fiscales assises sur les revenus du travail, et freiner légèrement la course à l’automatisation pour laisser le temps aux sociétés de s’adapter.
Cette prise de position s’ajoute à une série de textes signés ces derniers mois par des dirigeants du secteur, de Dario Amodei chez Anthropic à Sam Altman chez OpenAI, en passant par Mark Zuckerberg. Elle s’en écarte pourtant sur un point décisif, celui du diagnostic. Que propose exactement Bill Gates, et pourquoi son plan ressemble-t-il davantage à un aveu qu’à une feuille de route ?
Un revirement que Bill Gates assume
L’homme qui a cofondé Microsoft en 1975 et passé cinquante ans à vendre la promesse du logiciel ne se réjouit pas de ce qu’il annonce. Sa projection est sombre : sans mesures adaptées, le nombre d’emplois disponibles reculera nettement à terme. Le contraste avec le discours dominant de la tech est frappant, puisque le secteur anticipe majoritairement plus de créations que de destructions.
Je n’aime pas annoncer de mauvaises nouvelles aux gens ou dire que l’innovation peut avoir des conséquences globalement négatives, mais nous en sommes là. Le monde a besoin d’un plan.
Bill Gates, cofondateur de Microsoft, dans un entretien au New York Times publié le 26 août 2026
La précision qui suit compte autant que le constat. Bill Gates estime qu’il ne faut pas attendre des dirigeants du secteur qu’ils prennent eux-mêmes l’initiative de ce plan. Celui qui parle exclut donc sa propre industrie du rôle de législateur, ce qui distingue nettement sa sortie des tribunes publiées par les patrons encore en poste.
Trois leviers pour amortir le choc
Le plan évoqué tient en trois mesures, présentées comme complémentaires plutôt qu’alternatives. Chacune vise un moment différent de la chaîne entre automatisation et perte d’emploi.
- Une taxe assise sur les contenus produits par l’intelligence artificielle et sur les robots, dont le produit financerait la formation et la protection sociale ;
- Une instance internationale de supervision, chargée de suivre le déploiement des modèles au-delà des frontières nationales ;
- Des métiers réservés aux humains, choisis pour préserver la dimension relationnelle de certaines professions.
Le troisième point est le plus inhabituel dans la bouche d’un industriel du logiciel. Réserver des emplois revient à poser une limite réglementaire à la substitution, là où le secteur défend habituellement la seule requalification des travailleurs. La mesure suppose de désigner les métiers concernés, exercice éminemment politique que l’entretien ne tranche pas.
Les deux premiers leviers, eux, traînent derrière eux une longue histoire de débats.
La taxe sur les robots, une idée qui a neuf ans
Bill Gates défendait déjà une taxe sur les robots en février 2017, dans un entretien resté célèbre. L’argument n’a pas bougé : un salarié remplacé par une machine cesse de payer des cotisations et de l’impôt sur le revenu, alors que la machine, elle, ne verse rien. Le manque à gagner pour les finances publiques est mécanique, et il grandit avec le taux de substitution.
L’idée avait été balayée à l’époque, y compris par des économistes favorables à la redistribution, au motif qu’elle taxerait l’investissement productif. Neuf ans plus tard, le contexte a changé : l’automatisation ne touche plus seulement l’usine mais les tâches de bureau, et la vitesse de déploiement s’est comptée en trimestres plutôt qu’en décennies. Ce qui paraissait théorique en 2017 devient une question budgétaire.
Une agence mondiale calquée sur le nucléaire et l’aviation civile
La deuxième proposition reprend une idée défendue au G7 d’Évian, à la mi-juin 2026, par Sam Altman, Dario Amodei et Demis Hassabis. Bill Gates cite deux modèles précis : l’Agence internationale de l’énergie atomique, créée en 1957, et l’Organisation de l’aviation civile internationale, née en 1944. Deux institutions bâties après un choc technologique majeur, et non avant.
Le parallèle a ses limites. Le nucléaire civil se compte en installations physiques localisables et l’aviation en appareils immatriculés, quand un modèle d’IA se copie et se déploie sans frontière. Une agence de supervision devrait donc inventer ses propres instruments de contrôle plutôt que de recopier ceux de 1957. Des salariés du secteur ont déjà réclamé ce ralentissement, sans que Washington ne s’en saisisse.
Ce que le marché du travail montre déjà
Les signaux disponibles ne tranchent pas encore, mais ils s’accumulent. Meta a supprimé 8 000 postes pour financer un plan d’investissement de 135 milliards de dollars dans l’IA, et le risque chiffré par OpenAI elle-même pointe vers une exposition large des tâches de bureau. Les arbitrages budgétaires précèdent visiblement les gains mesurés.
Le paradoxe est là. Les économies promises tardent à se matérialiser selon les cabinets qui les mesurent, alors que les réductions d’effectifs, elles, sont déjà décidées. Une taxe sur l’automatisation frapperait donc un phénomène encore mal quantifié, ce qui rend son calibrage particulièrement délicat.
Les angles morts d’une taxe sur l’automatisation
Reste à savoir ce que l’on taxe exactement. Un contenu produit par l’IA se distingue difficilement d’un contenu assisté, et la frontière bouge à chaque nouvelle version de modèle. Un texte relu par un humain change-t-il de catégorie ? Toute assiette fiscale suppose une définition stable, et c’est précisément ce que l’IA générative refuse d’offrir.
La question de l’échelle suit immédiatement. Une taxe nationale sur les robots pousserait les entreprises à délocaliser leurs traitements automatisés vers des juridictions plus clémentes, exactement comme l’a fait la donnée personnelle avant elle. L’agence internationale prend alors tout son sens, sauf qu’elle exige un accord entre les États-Unis et la Chine, deux puissances engagées dans une course qu’aucune ne veut ralentir.
Le calendrier, enfin, joue contre l’idée. Les recettes fiscales baissent au moment précis où la formation et la protection sociale coûtent le plus cher, ce qui la rend indispensable et politiquement impopulaire au même instant. C’est le type d’équation que les États résolvent rarement en avance, comme le rappelle l’optimisme affiché devant les jeunes diplômés par les dirigeants du secteur.
Reste à savoir qui écrira ce plan
La sortie de Bill Gates vaut moins par ses propositions, largement discutées ailleurs, que par la position de celui qui les formule. Un homme sorti de l’opérationnel, dont la fortune vient précisément du logiciel, désigne son industrie comme incapable de s’autoréguler. Le message adressé aux gouvernements est explicite, et il tombe alors que les textes européens sur l’IA reculent déjà sur leurs obligations les plus lourdes.
Ce qui se joue derrière la taxe dépasse la fiscalité. La question posée est celle du rythme : une société peut absorber une transformation du travail sur une génération, beaucoup plus difficilement sur trois ans. Les prochaines échéances internationales diront si les États choisissent de fixer eux-mêmes cette vitesse, ou s’ils laissent le marché la décider à leur place.

