Dans cet article Dans cet article
- Un accord rapporté par la presse, pas encore signé
- Pourquoi le fabricant de puces veut la plateforme des modèles ouverts
- Le refus de 2025, et le retournement de 2026
- Ce que change un propriétaire pour une place de marché neutre
- Un mouvement de concentration plus large
- Ce qui se joue pour les développeurs
La plateforme où s’échangent les modèles d’intelligence artificielle ouverts pourrait bientôt appartenir à celui qui vend les cartes graphiques pour les faire tourner. Hugging Face, fondée en 2016, fonctionne comme un GitHub de l’IA : développeurs et laboratoires y déposent modèles, jeux de données et outils que n’importe qui peut télécharger. The Information affirme que Nvidia a accepté de la racheter pour 12,9 milliards de dollars, soit environ 11 milliards d’euros.
L’information est arrivée mercredi soir, et rien n’est encore signé. Elle intervient au moment où les modèles ouverts rattrapent les systèmes fermés d’OpenAI et d’Anthropic, et où Washington s’interroge sur l’opportunité de les encadrer. Le lieu de dépôt de l’IA ouverte deviendrait la propriété du fournisseur de son matériel. Est-ce que cela reste un écosystème ouvert ?
Un accord rapporté par la presse, pas encore signé
The Information a publié l’information le 26 août au soir, en citant une source proche du dossier et en évoquant une transaction conclue. Business Insider, qui avait révélé le week-end précédent que Hugging Face recevait des marques d’intérêt, se montre plus prudent : aucun accord signé à ce stade, une valorisation supérieure à 13 milliards de dollars, et des discussions qui peuvent encore capoter.
Ni Nvidia ni Hugging Face n’ont commenté. Ce silence a été relevé par TechCrunch, qui rappelle que le fabricant de puces réagit d’ordinaire très vite pour corriger les articles qu’il juge inexacts. L’absence de démenti vaut moins qu’une confirmation, mais elle pèse dans un dossier de cette taille.
Le montant interroge, rapporté à la taille réelle de l’entreprise. Selon The Information, Hugging Face génère environ 150 millions de dollars de revenus annuels, contre à peu près 100 millions deux mois plus tôt. Une valorisation proche de 13 milliards représente donc un multiple considérable pour une société de cette échelle.
Pourquoi le fabricant de puces veut la plateforme des modèles ouverts
L’opération n’a rien d’un caprice de trésorerie. Elle répond à plusieurs pressions qui s’exercent en même temps sur Nvidia, et chacune se lit dans les comptes du groupe :
- OpenAI, Google, Amazon et Anthropic conçoivent désormais leurs propres puces, ce qui réduit mécaniquement leur dépendance au matériel Nvidia ;
- un écosystème ouvert vigoureux offre aux entreprises une alternative à ces laboratoires fermés, et maintient la demande de cartes graphiques, puisqu’un modèle téléchargé doit tourner sur une infrastructure ;
- Nvidia avait réduit son activité cloud DGX Cloud il y a environ un an, alors que Hugging Face loue déjà de la puissance de calcul à ses développeurs ;
- le groupe s’est engagé à couvrir des dizaines de milliards de dollars de contrats de calcul pour ses clients, et pourrait revendre la capacité inutilisée à la clientèle de la plateforme.
Nvidia a déjà investi des dizaines de milliards de dollars dans ses propres modèles ouverts, ce qui rend la logique lisible. Financer l’IA ouverte protège la vente de matériel, et posséder l’endroit où elle se distribue verrouille l’ensemble.
Ce raisonnement ne date pas d’hier, et les deux entreprises se connaissent depuis longtemps.
Le refus de 2025, et le retournement de 2026
Nvidia avait déjà participé, en 2023, à la levée de 235 millions de dollars menée par Salesforce Ventures qui valorisait Hugging Face à 4,5 milliards. Fin 2025, le groupe a proposé d’investir 500 millions de dollars sur une base de 7 milliards. La plateforme a refusé, expliquant selon le Financial Times qu’elle ne voulait pas d’un investisseur dominant capable de peser sur ses décisions.
Deux ans plus tôt, au moment d’annoncer l’intégration du supercalcul de Nvidia à sa plateforme, son patron défendait pourtant l’idée inverse de la dépendance.
Notre collaboration va apporter à Hugging Face le supercalcul IA le plus avancé de Nvidia, pour permettre aux entreprises de prendre en main leur destin en matière d’IA grâce à l’open source.
Clément Delangue, cofondateur et directeur général de Hugging Face, communiqué commun avec Nvidia, 8 août 2023
Ce que change un propriétaire pour une place de marché neutre
Un rachat n’est pas un investissement, et l’argument avancé en 2025 se retourne mal. Refuser un actionnaire dominant pour accepter un propriétaire unique revient à céder le contrôle plutôt qu’à le partager. La neutralité d’un dépôt de modèles est sa valeur principale, et elle repose entièrement sur le fait que personne ne l’oriente.
La question se pose concrètement pour les formats et les optimisations. Un modèle publié sur la plateforme peut être documenté, converti, testé et recommandé de plusieurs manières, et chacun de ces réglages favorise ou pénalise un matériel. Le nouveau propriétaire vendant précisément ce matériel, l’arbitrage cesse d’être théorique.
Clément Delangue s’est publiquement aligné cette année sur la campagne de Nvidia en faveur des modèles ouverts. Il a cosigné avec Jensen Huang et plus de vingt autres entreprises la lettre du 24 juillet adressée à Washington, qui demandait de soutenir les modèles ouverts plutôt que de les restreindre. La convergence d’intérêts était déjà visible avant que le prix soit connu.
Reste que la plateforme sort d’une année difficile sur un autre terrain. Le piratage autonome dont elle a été victime en juillet, attribué à des modèles d’OpenAI, a nourri des mois de commentaires et déclenché une procédure judiciaire aux États-Unis.
Un mouvement de concentration plus large
Hugging Face n’est pas un cas isolé. Stripe vient de racheter OpenRouter, la passerelle qui aide les entreprises à répartir leurs requêtes entre différents modèles selon le besoin et le budget, pour plus de 7 milliards de dollars. La startup était valorisée 1,3 milliard en mai, lors de sa série B.
Les briques d’infrastructure indépendantes de l’IA se font absorber les unes après les autres par des groupes bien plus gros. Ce mouvement s’accélère alors que les modèles ouverts chinois, comme le Kimi K3 de Moonshot AI, égalent les meilleurs systèmes américains à un coût d’exploitation nettement inférieur, ce qui a déjà bousculé les hiérarchies établies.
Ce qui se joue pour les développeurs
Pour qui télécharge un modèle chaque semaine, rien ne changera dans l’immédiat. Les dépôts resteront en place, les licences aussi, et un rachat ne referme pas un catalogue du jour au lendemain. Les effets d’un changement de propriétaire se mesurent sur des années, à travers des décisions techniques qui ne font jamais la une.
La vraie inconnue tient à la sortie de secours. Tant qu’il existait une plateforme indépendante entre les laboratoires et le matériel, un développeur mécontent pouvait publier ailleurs sans quitter l’écosystème. Cette place intermédiaire disparaîtrait avec l’accord, sans qu’aucun équivalent de taille comparable ne soit prêt à la reprendre.
L’histoire de l’informatique a déjà produit ce schéma, quand une couche logicielle devenue incontournable finit dans le portefeuille de celui qui vend la couche du dessous. La suite dépendra moins des promesses faites au moment de l’annonce que de ce que fera un dépôt de modèles le jour où son propriétaire aura un intérêt direct au résultat.

