Dans cet article Dans cet article
Anthropic s’apprête à déposer publiquement son dossier d’introduction en Bourse, et le document contiendra une phrase que personne n’attendait dans un prospectus d’entreprise technologique. Selon CNBC, l’hostilité du public envers l’intelligence artificielle y figurera parmi les facteurs de risque, au même rang que la concurrence ou la pression sur les marges.
Un facteur de risque, dans le langage réglementaire américain, est une liste de tout ce qui pourrait faire dérailler l’entreprise et que la loi oblige à exposer aux futurs actionnaires. On y trouve habituellement des litiges, des dépendances fournisseurs, des incertitudes réglementaires. Y inscrire l’opinion publique revient à reconnaître un problème que le secteur préfère en général traiter comme un malentendu passager.
L’aveu tombe au pire moment pour l’image du secteur, et au meilleur moment pour sa valorisation. Comment une entreprise qui vise plus de 2 000 milliards de dollars peut-elle simultanément prévenir ses investisseurs que le monde se méfie d’elle ?
Une opération calibrée pour dépasser le record de SpaceX
Anthropic a déposé un projet de prospectus confidentiel auprès du régulateur américain le 1er juin 2026, comme l’entreprise l’a elle-même annoncé. Bloomberg rapporte qu’elle s’attend désormais à égaler ou dépasser la taille de l’introduction de SpaceX, la plus importante jamais réalisée, et que le dépôt public pourrait intervenir dès la fin du mois d’août. Morgan Stanley, Goldman Sachs et JPMorgan pilotent l’opération.
Le point de comparaison donne le vertige. SpaceX a levé 75 milliards de dollars en juin 2026, portés à 86,2 milliards après exercice de l’option de surallocation, pour une valorisation d’environ 1 770 milliards. Anthropic vise plus de 2 000 milliards, avec une cotation espérée en octobre. À titre de repère, l’ensemble des introductions américaines de 2026 pèse 160,6 milliards de dollars au 19 août, contre un record annuel de 195,2 milliards en 2021.
Des revenus qui s’envolent, des pertes qui suivent
La croissance justifie une partie de l’enthousiasme. Le revenu annualisé d’Anthropic est passé d’environ 9 milliards de dollars fin 2025 à 47 milliards à la mi-mai 2026, puis à 65 milliards de dollars fin juillet. Le chiffre d’affaires du deuxième trimestre 2026 dépasse 11,5 milliards, contre 787 millions un an plus tôt.
L’autre colonne du bilan est moins souriante. L’entreprise a enregistré près de 42 milliards de dollars de perte nette en 2025, soit environ cinq fois les 8,3 milliards perdus en 2024, selon les documents consultés par Bloomberg. Elle a levé 65 milliards en série H le 28 mai 2026, sur une valorisation post-monétaire de 965 milliards, et négocie une ligne de crédit renouvelable qui dépasserait 10 milliards avant le dépôt public. La consommation de capital reste le moteur du modèle, pas un accident de parcours.
Les marchés de prédiction, eux, hésitent sur le calendrier plus que sur l’issue. Polymarket donnait le 21 août 22,5 % de probabilité à une cotation avant le 30 septembre, mais 89 % avant le 31 décembre. Le débat porte donc sur les semaines, pas sur le principe, ce qui rend d’autant plus frappant le contenu du prospectus.
Le rejet de l’IA inscrit noir sur blanc
Les chiffres que les investisseurs vont lire dans la section risques ne sortent pas de nulle part. Plusieurs enquêtes publiées ces derniers mois documentent une bascule rapide de l’opinion américaine, et deux États ont déjà légiféré.
- Sept Américains sur dix se disent opposés à l’implantation d’un data center d’IA près de chez eux, dont 48 % fortement opposés, selon un sondage Gallup réalisé en mars ;
- l’opposition atteint 75 % dans une enquête Heatmap Pro et Embold Research menée du 8 au 13 août 2026 auprès de 2 045 électeurs inscrits, contre 42 % un an plus tôt ;
- 71 % des adultes américains pensent que l’IA détruira des emplois dans leur pays au cours des vingt prochaines années, contre 64 % en 2024, d’après une étude Pew Research du 18 août 2026 ;
- le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro a signé un décret imposant des normes strictes aux data centers, pendant que la gouverneure de New York Kathy Hochul a ordonné une pause sur les permis des plus grandes installations.
Le contraste avec l’introduction de SpaceX est net : son prospectus, publié quelques mois plus tôt, n’abordait pas l’opinion publique sous cet angle. Anthropic assume donc une exposition politique que ses prédécesseurs préféraient laisser hors du document.
Ce que l’entreprise dit de ses propres promesses
Le dirigeant d’Anthropic a lui-même pris les devants, quelques semaines avant l’opération, dans un message publié sur son compte personnel. Son propos ne cherche pas à minimiser la défiance, il en reprend au contraire l’argument principal à son compte, ce qui est rare à ce stade d’une préparation boursière.
La critique la plus juste adressée aux entreprises d’IA, Anthropic comprise, c’est que nous n’avons pas encore tenu nos grandes promesses de bénéfices pour le monde. Aujourd’hui, dire que l’IA va guérir le cancer relève plus du cliché que de l’inspiration, et la plupart des gens trouvent ça trompeur. Ce qui marchera, c’est de guérir le cancer pour de bon.
Dario Amodei, cofondateur et directeur général d’Anthropic, message publié sur X le 15 août 2026, à quelques semaines de l’introduction en Bourse de son entreprise
Cette prise de parole intervient alors que des salariés du secteur réclament eux-mêmes un ralentissement. Yann LeCun, ancien directeur scientifique de l’IA chez Meta, lui a répondu publiquement que la seule voie viable passait par des modèles largement disponibles, partagés et ouverts, position qu’Anthropic refuse pour ses modèles de frontière.
Le calcul qui ne tombe pas juste
Reste l’arithmétique, et elle résiste. Au multiple moyen du Nasdaq 100, environ 34 fois les bénéfices passés, une entreprise valorisée 2 000 milliards de dollars devrait dégager entre 59 et 79 milliards de bénéfice net annuel. Anthropic n’a jamais publié le moindre bénéfice annuel, et son résultat opérationnel ajusté n’est repassé au vert qu’au deuxième trimestre 2026.
Un détail comptable éclaire la mécanique d’ensemble. Amazon, valorisée 2 860 milliards de dollars, a dégagé 62,6 milliards de résultat net au seul deuxième trimestre, dont 53,4 milliards de produits hors exploitation provenant, selon son propre communiqué, principalement de ses investissements dans Anthropic. La valorisation de l’une nourrit les comptes de l’autre, et ce circuit fermé inquiète plus d’un analyste. Une note de Goldman Sachs estime par ailleurs que trois quarts de chaque dollar investi dans l’IA partent en importations, ramenant sa contribution à la croissance américaine de 2 % à 0,5 %.
Ce que la cotation va rendre public
Le vrai basculement tient moins au montant qu’au régime d’information. Une entreprise cotée publie ses comptes tous les trimestres, détaille ses contrats de capacité de calcul, expose ses dépendances. Ce que l’on découvrira alors du coût réel de l’IA générative dépassera de loin ce que le dossier d’OpenAI avait laissé entrevoir.
Les investisseurs institutionnels posent déjà les bonnes questions lors des réunions de préparation : la durée des baux de calcul, la pression des modèles ouverts sur les marges, ce qui se passe si la construction de data centers ralentit sous la pression des riverains. Ces trois inconnues valent bien plus que la valorisation affichée, parce qu’elles décident de sa tenue dans le temps.
Un prospectus qui nomme le rejet du public comme risque financier acte quelque chose de nouveau : l’opinion n’est plus une variable de communication, elle devient une ligne de bilan. La suite se jouera sur un terrain que les marchés savent mal évaluer, celui de l’acceptabilité sociale d’une technologie dont personne, pour l’instant, n’a démontré les bénéfices promis.

