Une scénariste dit avoir été remplacée par ChatGPT, le PDG de Saber Interactive répond en public

Une ancienne scénariste principale de Saber Interactive affirme avoir été remplacée par ChatGPT en pleine production. L'éditeur dément, son PDG riposte publiquement, et la fiche Steam du jeu ne dit toujours rien de l'IA.

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Une IA générative est un logiciel capable de produire du texte, des voix ou des images à partir d’une consigne écrite. Dans le jeu vidéo, elle sert de plus en plus à peupler les marges d’une production : dialogues secondaires, répliques de figurants, voix de personnages non joueurs. Là où le débat devient concret, c’est quand cette automatisation remplace un poste occupé par une personne réelle, et que le joueur ne l’apprend nulle part.

Le studio américain Saber Interactive se retrouve exactement à cet endroit depuis le 11 août. Son ancienne scénariste principale affirme avoir été écartée d’un projet au profit de ChatGPT, l’éditeur dément, et son PDG a répondu publiquement avec une virulence rare dans l’industrie. Reste une question que l’affaire pose bien au-delà de ce studio : qui doit dire au joueur qu’une machine a écrit une partie du jeu ?

Ce que la scénariste affirme

Stella Sacco a publié son message sur Bluesky le 11 août 2026, en réaction à l’annonce d’un jeu sur lequel elle dit avoir travaillé sans être créditée. Elle affirme avoir occupé le poste de scénariste principale sur Rideshare Stimulator, puis avoir été remplacée en pleine production. Elle met en cause l’outil d’OpenAI et l’usage de voix synthétiques pour l’ensemble des passagers du jeu.

J’étais la scénariste principale sur ce projet, et Saber m’a remplacée par ChatGPT au milieu du développement. Toutes les voix des passagers étaient elles aussi générées par IA. Soit ils ont changé d’orientation en cours de route, soit ils ne le déclarent pas sur Steam.

Stella Sacco, ancienne scénariste principale de Rideshare Stimulator, sur Bluesky, le 11 août 2026

Le grief tient donc en deux parties distinctes. La première porte sur son éviction personnelle, la seconde sur l’absence de mention de l’IA sur la fiche commerciale du jeu. Les deux points ne relèvent pas du même registre, et la suite de l’affaire les a rapidement séparés.

Son message a circulé en quelques heures dans les cercles professionnels du secteur, où la question de l’IA générative empoisonne les relations entre studios et auteurs depuis deux ans.

Rideshare Stimulator, un jeu annoncé il y a trois semaines

Le titre a été présenté le 30 juillet 2026 par Saber Interactive, avec un développement confié au studio UNIGINE, connu pour son moteur 3D maison et ses outils de simulation professionnelle. Le principe tient en une phrase : vous conduisez pour une plateforme de VTC dans une ville ouverte, et chaque passager embarque avec sa propre histoire. Une sortie est annoncée pour la fin de l’année sur PC, PlayStation 5 et Xbox Series.

Youtube video
La bande-annonce d’annonce publiée le 30 juillet 2026 sur la chaîne officielle de Saber Interactive.

La promesse commerciale explique en grande partie le litige. Un jeu qui garantit qu’on ne croise jamais deux fois la même histoire suppose soit une écriture colossale, soit une génération automatique. Steve Allison, directeur commercial de Saber, insistait dans le communiqué d’annonce sur l’imprévisibilité comme cœur de l’expérience, sans préciser par quel moyen elle serait obtenue.

Le démenti de Saber Interactive

L’éditeur a répondu par un communiqué adressé à la presse anglophone, dans lequel il conteste l’éviction d’auteurs humains au profit de l’automatisation. Ses arguments tiennent en quatre points :

  • l’effectif de scénaristes du studio aurait triplé depuis 2023 ;
  • la trame narrative principale du jeu aurait été intégralement écrite par des salariés ;
  • le mode de jeu libre recourt bien à une IA générative, présentée comme une nécessité technique pour produire une variété infinie de passagers ;
  • la fiche Steam sera mise à jour pour signaler cet usage une fois les fonctionnalités finalisées.

Le quatrième point revient à reconnaître que la déclaration manquait au moment de l’annonce. Saber Interactive n’est pas un petit acteur : fondé en 2001, l’éditeur revendique quinze studios en Amérique et en Europe, et son catalogue va de SnowRunner à Warhammer 40,000 : Space Marine 2.

Le démenti aurait pu clore l’épisode. C’est la réaction personnelle du dirigeant qui l’a transformé en affaire publique.

La riposte publique du PDG

Matthew Karch, cofondateur et PDG de Saber Interactive, a choisi de répondre lui-même dans un entretien accordé au média This Week in Videogames, rapporté le 14 août. Il commence par affirmer ne pas connaître son ancienne collaboratrice, ajoutant qu’il a dû interroger un assistant conversationnel pour retrouver son nom. Le procédé rhétorique dit déjà quelque chose du climat qui règne autour de ces outils.

Il enchaîne en déclarant qu’avec le recul, il aurait été heureux de la remplacer par une intelligence artificielle, au motif qu’une machine serait programmée pour être honnête. Le dirigeant accuse par ailleurs son ancienne employée d’avoir violé une clause de confidentialité en s’exprimant avant l’annonce officielle, et affirme qu’elle a été licenciée pour des motifs disciplinaires, après avoir été remplacée par une personne selon lui plus talentueuse.

Stella Sacco a qualifié cette sortie de comportement pitoyable, estimant qu’elle nuira davantage à la réputation du studio qu’à sa propre carrière. Une prise de parole de ce ton par un PDG d’éditeur reste suffisamment rare pour que le secteur y voie un symptôme, et pas seulement un dérapage individuel.

La fiche Steam, vrai point de friction

Depuis janvier 2024, Valve impose aux éditeurs de déclarer l’usage de contenus générés par IA lors de la soumission d’un jeu sur Steam, et affiche cette information sur la page produit. La règle existe précisément pour que l’acheteur sache ce qu’il achète. Une page qui reste muette sur un mode de jeu entièrement généré pose donc un problème de conformité, indépendamment du conflit entre deux personnes.

Saber Interactive s’engage à corriger la fiche, ce qui règle le cas d’espèce sans rien dire du reste. L’information reste déclarative : aucune vérification externe ne s’applique, et la formulation retenue par l’éditeur détermine seule ce que le joueur lira. Vous n’avez, en pratique, aucun moyen de mesurer la part réellement automatisée d’un jeu que vous achetez.

Un secteur qui arbitre à découvert

Le cas Saber n’a rien d’isolé. La question du doublage a déjà provoqué des remous en France, où l’abandon d’une localisation vocale a nourri les mêmes soupçons. Les usages narratifs, eux, soulèvent des difficultés de cohérence que les studios peinent à résoudre, comme le montrent les expérimentations sur les personnages non joueurs.

Sur le versant social, les chiffres avancés par les entreprises d’IA elles-mêmes entretiennent l’inquiétude. OpenAI a publié en juillet sa propre estimation du risque d’automatisation des métiers, un exercice dont la sincérité reste discutée. Un studio qui triple son effectif de scénaristes tout en générant ses dialogues secondaires illustre assez bien l’ambiguïté du moment.

Les auteurs de jeux vidéo n’ont pas, en Europe, l’équivalent des accords arrachés par les scénaristes américains après la grève de 2023. Le rapport de force se joue donc au cas par cas, souvent sur les réseaux sociaux, avec les conséquences de communication que l’on vient de voir.

Ce que ce clash laisse derrière lui

Une controverse comme celle-ci se règle rarement sur le fond. Les faits resteront contradictoires, la fiche Steam sera mise à jour, et le jeu sortira. Ce qui se sédimente, en revanche, c’est l’idée qu’un auteur écarté n’a que la publicité pour se défendre, et qu’un éditeur peut y répondre sur le registre de l’attaque personnelle sans conséquence immédiate.

La prochaine étape se jouera moins dans les studios que dans les boutiques et les textes qui les encadrent. Tant que la déclaration d’usage de l’IA reposera sur la seule bonne volonté de l’éditeur, chaque annonce de jeu porteur d’une promesse de contenu infini rouvrira la même suspicion.

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