Dans cet article Dans cet article
- Un discours qui contourne soigneusement l’intelligence artificielle
- Trois filtres pour ne pas subir les grands moments
- L’optimisme, plus facile à prêcher depuis la Silicon Valley
- Quand l’IA rabote l’échelle d’entrée du marché du travail
- Travailler sur des choses difficiles, quand l’IA fait les faciles
- Ce que cet optimisme exige vraiment de la promotion 2026
Le 14 juin 2026, le patron de Google et d’Alphabet Sundar Pichai est monté sur l’estrade de l’université Stanford pour livrer le discours de remise des diplômes à la promotion 2026. Un commencement speech, dans la tradition américaine, c’est ce moment où une personnalité vient adresser quelques conseils de vie à des étudiants qui basculent dans le monde du travail. Pichai y a déroulé un récit personnel rodé, de son enfance à Chennai jusqu’à la Silicon Valley, et trois filtres censés aider à traverser l’existence : choisir l’optimisme, s’attaquer aux problèmes difficiles, suivre ce qui enthousiasme.
Le détail savoureux, c’est qu’il a ouvert son intervention en plaisantant sur les deux dernières lettres de son nom de famille, AI en anglais, pour mieux annoncer qu’il n’en parlerait pas. Pendant une vingtaine de minutes, l’homme qui dirige l’une des entreprises les plus engagées dans la course à l’intelligence artificielle a donc soigneusement évité le sujet. Faut-il prendre pour argent comptant cet optimisme prêché par l’un des principaux architectes de la bascule technologique en cours ?
Un discours qui contourne soigneusement l’intelligence artificielle
Pichai assume cette esquive avec une formule : selon lui, le conseil le plus intemporel est indépendant de la technologie du moment. L’argument a du sens sur le papier. Un discours de remise des diplômes n’est pas une conférence produit, et personne n’attend du dirigeant qu’il transforme la cérémonie en démonstration de Gemini.
Reste que le contexte rend ce silence assourdissant. Les diplômés de 2026 sortent dans un marché du travail directement remodelé par les outils que Google et ses concurrents déploient à marche forcée. Leur faire l’éloge de l’optimisme sans un mot sur la transformation qui les attend revient à commenter la météo en ignorant la tempête qui approche.
Cette prudence n’a rien d’innocent. Vendre des modèles d’IA aux entreprises tout en s’adressant à ceux dont les premiers postes sont fragilisés par ces mêmes modèles invite naturellement à s’en tenir au registre inspirationnel. La couleur réelle du discours tient justement dans ce qu’il choisit de taire.
Trois filtres pour ne pas subir les grands moments
Au cœur de son intervention, Pichai défend une idée rassurante : très peu de décisions sont réellement décisives, et la plupart des choix qui semblent énormes sur le moment pèsent peu sur la trajectoire d’une vie. Pour distinguer le signal du bruit, il propose trois filtres tirés de son propre parcours :
- choisir l’optimisme, c’est-à-dire reformuler une situation sous son angle favorable plutôt que de la subir ;
- s’orienter vers les problèmes difficiles, parce qu’ils attirent les bonnes personnes et produisent quelque chose même quand l’objectif n’est pas atteint ;
- faire, à choix égal, ce qui enthousiasme vraiment plutôt que ce que la famille, les amis ou la société attendent.
Pris isolément, chacun de ces conseils tient debout et ferait une bonne ligne de carnet. Le problème naît quand on les confronte au réel que vivent les jeunes diplômés de cette année.
L’optimisme, plus facile à prêcher depuis la Silicon Valley
L’anecdote centrale du discours résume la philosophie maison : arrivé en Californie, Pichai trouvait les collines desséchées et brunes, jusqu’à ce que son hôtesse lui apprenne à les appeler dorées. Voir du doré là où d’autres voient du brun, c’est élégant. Reformuler son regard ne change pourtant pas la réalité chiffrée du marché de l’emploi dans lequel atterrit la promotion 2026.
Aux États-Unis, la Réserve fédérale de New York relevait début 2025 un taux de chômage de 5,8 % chez les jeunes diplômés, contre 4 % pour l’ensemble des travailleurs. Cet écart inhabituel inverse une promesse historique, celle d’un diplôme qui protégeait du chômage. L’optimisme reste utile pour tenir le cap, à condition de ne pas servir d’écran de fumée devant des tendances de fond.
Quand l’IA rabote l’échelle d’entrée du marché du travail
Les données disponibles dessinent une pression très spécifique sur les premiers emplois, ceux que décrochent justement les diplômés. Le tableau ci-dessous rassemble quelques indicateurs récents sur l’érosion des postes juniors les plus exposés à l’automatisation :
| Indicateur | Évolution | Source |
|---|---|---|
| Postes de développeurs juniors | En baisse d’environ 20 % depuis 2022 | Étude de l’université Stanford |
| Emplois d’entrée exposés à l’IA | Recul de 13 % | Étude de l’université Stanford |
| Recrutement de jeunes diplômés dans la tech | Plus de 50 % de baisse en trois ans | Données sectorielles mondiales |
| Chômage des jeunes diplômés aux États-Unis | 5,8 % contre 4 % en moyenne | Réserve fédérale de New York |
La mécanique est désormais documentée : quand l’IA automatise des tâches comme écrire du code ou gérer un service client, l’embauche junior se contracte ; quand elle assiste sans remplacer, l’emploi tient. Ces chiffres rejoignent un constat plus large, déjà visible dans les gains de productivité attendus de l’IA qui tardent à se concrétiser côté entreprises. L’échelle par laquelle on entrait dans la vie active perd plusieurs barreaux d’un coup.
Travailler sur des choses difficiles, quand l’IA fait les faciles
Pour illustrer son deuxième filtre, Pichai raconte les débuts de Chrome : une dizaine d’ingénieurs lancés dans un projet jugé impossible, huit millions d’utilisateurs le premier jour en 2008, puis une croissance en panne et un Steve Ballmer qui qualifiait le navigateur de simple erreur d’arrondi. Le navigateur capte aujourd’hui plus des deux tiers du marché mondial, autour de 68 % selon les mesures d’audience. La leçon, dit-il, c’est que les choses difficiles finissent par payer.
L’ennui, c’est que l’IA générative s’attaque précisément aux tâches faciles qui servaient autrefois à se former. Un junior apprenait son métier en écrivant du code répétitif, en rédigeant des comptes rendus, en traitant des dossiers simples. Ces marches basses sont avalées par les outils, comme l’illustre la nouvelle hiérarchie des IA de code qui rebat les cartes chaque trimestre. Se former aux choses difficiles suppose d’avoir survécu aux faciles, ce qui devient l’angle mort du conseil.
On ne choisit pas le monde dans lequel on obtient son diplôme, mais on choisit la façon dont on perçoit notre situation.
Sundar Pichai, discours de remise des diplômes à l’université Stanford, 14 juin 2026
La formule est belle et, prise au sérieux, elle pousse à l’action plutôt qu’à la résignation. Encore faut-il que ce pouvoir de reformulation s’accompagne de leviers concrets, faute de quoi il ne reste qu’une injonction au moral adressée à ceux qui encaissent la transformation sans en tenir les manettes.
Ce que cet optimisme exige vraiment de la promotion 2026
Le discours de Pichai n’est pas faux, il est incomplet. Choisir l’optimisme garde tout son sens si on l’arme : développer un jugement que la machine ne réplique pas, cultiver les compétences difficiles à automatiser, apprendre à piloter ces outils plutôt qu’à les concurrencer sur leur terrain. L’avantage se déplace vers ce qui reste irréductiblement humain, la capacité à décider, à arbitrer, à donner du sens.
Cela suppose de ne pas déléguer trop vite ce qui fait notre valeur. Garder la main sur son propre raisonnement, à l’heure où il est tentant de déléguer notre jugement aux machines, relève autant de la protection professionnelle que de l’hygiène intellectuelle. Les diplômés qui traverseront le mieux la décennie ne seront pas les plus optimistes, mais ceux qui transformeront cet optimisme en compétences défendables. Le doré que vantait Mrs Earl existe bien ; reste à regarder lucidement les collines avant de les baptiser.

