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Une start-up américaine vient de lever 300 millions de dollars pour construire un robot humanoïde qui n’a pas de jambes. Walden Robotics est sortie de l’ombre le 15 juillet, valorisée 1,1 milliard de dollars, avec une machine composée d’un torse, de deux bras et de préhenseurs simples, montés sur une base mobile à roues plutôt que sur des membres inférieurs. L’entreprise est un essaimage du Toyota Research Institute, le laboratoire de recherche du constructeur japonais.
Le choix détonne dans un secteur qui a passé trois ans à filmer des bipèdes en train de marcher. Après l’euphorie, l’industrie traverse une phase de dégrisement où la valeur créée compte plus que la prouesse. Nikopik suivait déjà le passage annoncé à l’échelle industrielle de ces machines. La question qui se pose maintenant est plus dérangeante : et si la forme humaine complète n’avait jamais été le bon objectif ?
Vingt ans à penser les jambes, pour finir sur des roues
Russ Tedrake, cofondateur et PDG de Walden, n’est pas un opportuniste du secteur. Professeur au MIT, il a dirigé pendant une décennie les travaux du Toyota Research Institute sur les grands modèles de comportement, ces systèmes qui permettent à une machine d’agir dans le monde physique sans téléopération. La locomotion bipède est précisément la matière qu’il enseigne, ce qui rend son arbitrage d’autant plus notable.
C’est ironique. J’ai réfléchi aux jambes pendant vingt ans, c’est le cours que j’enseigne au MIT. Il existe beaucoup de bonnes raisons de construire un robot avec des jambes. Mais la question, c’est quel est le marché adressable, et quelle part de ce marché est couverte par une base à roues.
Russ Tedrake, cofondateur et PDG de Walden Robotics, entretien accordé à IEEE Spectrum, publié le 3 août 2026
La formulation dit tout de la méthode. Beaucoup d’entreprises ont conçu un robot avant de chercher à quoi il pourrait servir. Walden a fait l’inverse : identifier les tâches où une machine apporte une valeur mesurable aujourd’hui, puis dessiner l’objet capable de les exécuter. La contrainte commerciale précède la contrainte technique, et c’est assez rare dans ce secteur pour être signalé.
Ce que la base à roues change concrètement
Renoncer aux jambes n’est pas une régression technique, c’est un transfert de complexité vers des problèmes plus rentables. Les bénéfices se cumulent sur plusieurs plans.
- Le robot est statiquement stable : il ne peut pas chuter, ce qui lève le principal obstacle à la cohabitation avec des humains ;
- La base large se remplit de batteries, et ce poids au ras du sol renforce la stabilité au lieu de la compromettre ;
- Les usines exploitent déjà des robots mobiles autonomes sur roues, avec des dossiers de sécurité validés que Walden peut réutiliser ;
- Les préhenseurs à deux doigts, volontairement rustiques, encaissent une semaine de production sans se dégrader.
Ce dernier point est le plus contre-intuitif. La course à la main à cinq doigts articulés occupe une bonne partie de la recherche en manipulation, mais Tedrake affirme n’avoir vu aucune main plus habile capable d’abattre le même travail que ses pinces sommaires. En atelier, la durabilité prime sur la dextérité.
Le raisonnement s’oppose frontalement à celui de Figure AI, d’Apptronik ou d’Agility Robotics, qui misent sur des bipèdes au motif que les environnements humains sont faits pour des humains. L’argument tient pour les escaliers et l’encombrement au sol, beaucoup moins pour une chaîne de montage plane.
Une usine Toyota comme banc d’essai
Les machines de Walden ont déjà travaillé dans une usine Toyota, et pas en démonstration filmée. Cette proximité avec le constructeur, qui a co-financé la levée, donne à l’entreprise un terrain d’expérimentation que ses concurrents doivent négocier client par client. Dix années de recherche au sein du Toyota Research Institute ont précédé ce déploiement.
Tedrake raconte que la direction de Toyota ne l’a jamais interrogé sur les revenus attendus, mais sur l’amélioration de la qualité de vie des personnes. La formule est belle, et elle mérite d’être prise pour ce qu’elle est : un discours d’entreprise, tenu par un partenaire industriel dont la culture met en avant l’humain. Rien ne garantit que les autres clients partageront cette priorité, et Walden ne pourra pas l’imposer.
Le calcul économique impose le 24 heures sur 24
Un robot en usine n’affronte pas le vide, il affronte des salariés qui sont plus polyvalents que lui et souvent moins coûteux. Tedrake l’admet sans détour : la rentabilité suppose de trouver des usages à très forte intensité, où la machine tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. C’est la seule configuration où l’amortissement devient défendable.
Cette condition dessine en creux le périmètre réel du marché. Les tâches concernées sont répétitives, physiquement ingrates, mal adaptées aux convoyeurs et aux bras robotisés préprogrammés. Ce sont aussi, très souvent, des postes de nuit et de week-end. La promesse d’un travail rendu plus intéressant aux artisans qualifiés cohabite donc avec une logique d’occupation continue des équipements qui ne se discute pas.
Le sujet mérite d’être posé sans caricature. Automatiser une tâche pénible n’est pas en soi une mauvaise nouvelle, et les industriels européens font face à des difficultés de recrutement bien documentées sur ces postes. Reste que la redistribution des gains de productivité n’est jamais tranchée par le fabricant du robot.
Polyvalent ne veut pas dire universel
Walden affiche un objectif de robot à usage général, formule devenue un passage obligé des levées de fonds en robotique. Elle recouvre pourtant une ambiguïté que le rédacteur en chef robotique d’IEEE Spectrum souligne : personne ne s’accorde sur ce qu’un tel robot devrait savoir faire, et le terme multi-usages serait plus honnête que celui d’usage général.
La brique technique invoquée par l’entreprise vient des travaux du Toyota Research Institute sur les politiques de diffusion, une approche où le robot apprend une compétence en s’appuyant sur les précédentes. Le pari est que l’accumulation d’un nombre suffisant de tâches finisse par produire quelque chose qui ressemble à de la polyvalence, sans qu’aucun calendrier ne soit avancé.
Ce que la sobriété de Walden dit du reste du secteur
Le contraste est net avec les annonces spectaculaires de ces dernières années. Une jeune pousse parisienne s’est lancée en juillet pour défier Optimus depuis la France, tandis que d’autres acteurs poussent un robot compagnon à peau de silicone vers la production de masse. Chacun défend une lecture différente de ce qu’un robot doit imiter de l’humain.
La levée de Walden, 300 millions de dollars soit environ 260 millions d’euros, tranche par sa destination affichée. Pas de tournée de démonstrations, pas de course au nombre d’articulations : de la fiabilité, de l’endurance et un taux d’utilisation à tenir. Les essais du Calvin-40 chez Renault et la montée en cadence du Figure 03 racontent la même bascule, celle d’un secteur qui commence à être jugé sur ses heures de fonctionnement plutôt que sur ses vidéos.
Les douze prochains mois diront lequel de ces paris tient. Si les robots à roues s’installent durablement dans les ateliers pendant que les bipèdes restent cantonnés aux salons professionnels, alors la forme humaine complète aura été un détour coûteux. Et il faudra se demander pourquoi le secteur a mis si longtemps à poser la question la plus simple, celle de savoir à quoi ces machines servent vraiment.

