Dans cet article Dans cet article
Des entrepôts entiers, jusqu’ici dédiés au minage de Bitcoin, débranchent leurs machines pour rebrancher à la place des cartes graphiques au service de l’intelligence artificielle. Le mouvement touche les plus grandes fermes de minage cotées en Bourse, qui revendent parfois leurs bitcoins, leurs terrains et leurs permis afin de financer cette mue. Loin d’un détail technique, ce basculement redessine en silence un pan entier de l’industrie.
La puissance de calcul, souvent désignée par le terme anglais compute, est la première ressource qui permet d’entraîner et de faire tourner les modèles d’IA. Or les puces ultra-spécialisées du minage ne savent pas faire ce travail : entraîner un modèle exige des cartes graphiques, pas les processeurs taillés pour sécuriser le réseau Bitcoin. Ce que les mineurs possèdent, ce n’est donc pas le bon matériel, mais le bon emplacement.
La demande de calcul liée à l’IA a tellement explosé qu’elle absorbe désormais une part de la capacité jusque-là consacrée aux cryptomonnaies. Quand une activité rapporte davantage qu’une autre sur les mêmes installations, le marché finit toujours par s’y engouffrer. Reste une question simple : pourquoi cette reconversion est-elle devenue à ce point rentable, et que viennent vraiment chercher les géants de l’IA ?
Un minage de Bitcoin de moins en moins rentable
Un mineur est récompensé de deux façons : les frais de transaction, et surtout une part des nouveaux bitcoins émis. Cette part est divisée par deux tous les quatre ans, lors de l’événement appelé halving, sans que le matériel des mineurs ne change pour autant.
Jusqu’ici, la hausse du cours compensait cette raréfaction. Le bitcoin évolue pourtant aujourd’hui autour de 75 000 dollars, après un sommet proche de 125 000 dollars. Pour beaucoup d’exploitants, le coût d’extraction d’un bitcoin atteint 65 000 à 75 000 dollars une fois l’électricité, les salaires et le refroidissement pris en compte.
À ces niveaux, miner ne rapporte presque plus rien, et coûte même parfois de l’argent. C’est précisément dans ces creux de cycle, après une forte hausse suivie d’une rechute, que les factures ne sont plus couvertes par la production. Les mineurs n’ont alors plus vraiment le choix et doivent trouver un autre usage à leurs installations.
Ce que les géants de l’IA viennent réellement acheter
En rachetant une ferme de minage, un acteur de l’IA ne s’intéresse pas au vieux matériel, qu’il remplacera de toute façon. La vraie valeur tient au site lui-même et à ce qu’il rend immédiatement disponible. Concrètement, l’acquéreur récupère :
- un terrain déjà autorisé à consommer de grandes quantités d’électricité ;
- un raccordement au réseau électrique opérationnel, véritable nerf de la guerre ;
- un système de refroidissement et des locaux sécurisés déjà installés ;
- et surtout du temps, l’actif le plus rare de toute la chaîne.
Ce temps a une valeur considérable. Construire un nouveau data center aux États-Unis demande de trois à cinq ans, et le seul raccordement électrique peut prendre de trois à sept ans. Les transformateurs haute capacité affichent jusqu’à quatre ans de délai de livraison, avant même les dix-huit à vingt-quatre mois de chantier proprement dit.
Une bascule que les marchés récompensent
Les chiffres donnent le vertige. À elles seules, les sociétés de minage cotées ont signé près de 70 milliards de dollars de contrats pour fournir de la puissance de calcul à des acteurs de l’IA. Dans le haut du classement, l’IA pèse déjà près de 30 % de leurs revenus, une part qui pourrait grimper vers 70 % d’ici fin 2027.
Les investisseurs valident ce virage sans hésiter. Une entreprise de minage se valorise en général six à sept fois ses revenus, quand un fournisseur d’infrastructure pour l’IA atteint douze à quinze fois. Lorsque Riot Platforms a vendu 1 100 bitcoins pour acheter des terrains au Texas destinés à l’IA, son action a bondi d’environ 11 % dans la foulée, comme le rappelle l’analyse vidéo ci-dessous.
Le mouvement se lit aussi dans les ventes de bitcoins. Au premier trimestre 2026, les mineurs cotés en ont cédé près de 32 000, non plus pour payer leurs factures mais pour financer leur transformation. Sur la même période, certaines actions ont flambé malgré un bitcoin en recul de 11 % depuis le début de l’année, signe que les marchés regardent désormais ailleurs.
CoreWeave et Core Scientific, deux trajectoires emblématiques
L’histoire de CoreWeave résume cette époque. Fondée en 2017 sous le nom d’Atlantic Crypto pour héberger du minage d’Ethereum, la société a basculé vers le cloud dédié à l’IA dès 2019. Après le krach des cryptos de 2022, elle a racheté des cartes graphiques à prix cassés, au moment où les mineurs en difficulté bradaient leur matériel pour survivre.
Le résultat est spectaculaire. Le chiffre d’affaires de CoreWeave est passé de 16 millions de dollars en 2022 à 1,9 milliard en 2024, porté par des clients comme Microsoft, qui a représenté près de 62 % de ses revenus. Un seul contrat avec OpenAI dépasse 11 milliards de dollars, illustration de l’appétit sans fin des laboratoires pour le calcul, à l’image des sommes englouties par les plans d’infrastructure des géants du secteur.
Core Scientific illustre l’autre versant, celui des mineurs historiques. Installée un temps dans un ancien entrepôt de la marque Levi’s, l’entreprise est sortie de la faillite début 2024 avant de signer d’imposants contrats d’hébergement avec CoreWeave. L’essentiel de ses revenus provient désormais de l’IA, même si le rachat un temps envisagé par CoreWeave a finalement échoué, faute d’accord des actionnaires.
Le taux d’effacement, atout du minage sacrifié pour l’IA
Le minage possède un atout précieux pour les réseaux électriques : sa flexibilité. Un mineur peut accepter d’être débranché quelques heures ou quelques jours, ce qu’on appelle l’effacement. Cette capacité à rendre de l’électricité aux heures de pointe vaut de l’or pour les gestionnaires de réseau.
L’exemple le plus parlant remonte à l’été 2023. Pendant une canicule au Texas, Riot Platforms a touché 31,7 millions de dollars de crédits d’énergie sur le seul mois de juillet pour avoir coupé ses machines, soit davantage que ce que le minage lui aurait rapporté à ce moment-là.
Cette souplesse a aussi ses limites. En janvier 2026, une tempête a contraint des mineurs texans à se déconnecter, retirant d’un coup 10 à 15 % de la puissance mondiale du réseau Bitcoin et allongeant brièvement le temps entre deux blocs. Les contrats signés avec les géants de l’IA, eux, sont linéaires : ils exigent une fourniture constante et font donc disparaître cette précieuse flexibilité.
L’énergie, le vrai pari des années à venir
Derrière la course au calcul se cache une bataille pour l’énergie. Aux États-Unis, près de 2 000 gigawatts de projets électriques attendent un raccordement, soit environ le double de la capacité déjà en service. L’électricité devient le goulot d’étranglement de toute l’industrie, bien plus que les puces elles-mêmes.
Les géants l’ont compris. Microsoft a signé un accord de vingt ans pour relancer un réacteur de la centrale de Three Mile Island, rebaptisée Crane Clean Energy Center, dans le seul but d’alimenter ses centres de données. Sécuriser des sources d’énergie est devenu aussi stratégique que concevoir les modèles eux-mêmes.
Cette ruée laisse l’Europe en spectatrice. Le continent ne pèse qu’environ 8 % de la puissance de calcul mondiale, loin derrière les États-Unis et la Chine, et dépend presque entièrement de puces américaines, malgré le plan d’investissement de 109 milliards d’euros mis en avant par la France. La question de la souveraineté resurgit avec d’autant plus de force.
Dans l’IA, la France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal.
Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, devant l’Assemblée nationale, mai 2026
Le réseau Bitcoin, lui, a déjà encaissé des chocs plus violents, comme l’interdiction chinoise de 2021 qui lui avait fait perdre près de la moitié de sa puissance avant qu’il ne se rétablisse. La vraie inconnue tient ailleurs : nul ne sait si la demande de calcul a atteint son pic ou si elle continuera de tout aspirer. Le prochain halving, attendu en 2028, dira quelles fermes encore dédiées au minage tiendront, pendant que se joue, site par site, la carte énergétique de la décennie.


