OpenAI propose 5 % de son capital à Washington : le prix d’une tranquillité politique

OpenAI a proposé à l'administration Trump 5 % de son capital, soit environ 42,6 milliards de dollars. Derrière le geste, la question d'un État à la fois actionnaire et régulateur de l'intelligence artificielle.

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Offrir spontanément 5 % de son capital à l’État n’est pas un réflexe courant dans l’histoire du capitalisme américain. C’est pourtant ce que le Financial Times a révélé début juillet : OpenAI a proposé à l’administration Trump de lui céder une part de 5 % de la société, soit environ 42,6 milliards de dollars sur la base de la valorisation post-money de 852 milliards atteinte lors de sa levée record de mars 2026. Le principe tient en une phrase : un fonds public détiendrait une fraction du capital des grands laboratoires, et redistribuerait les gains aux citoyens.

L’idée ne sort pas de nulle part. Elle prolonge un document de politique publique diffusé par OpenAI en avril 2026, « Industrial Policy for the Intelligence Age », qui esquissait déjà un fonds de richesse publique adossé à la croissance de l’IA. Sam Altman a porté la proposition auprès de Donald Trump, du secrétaire au Commerce Howard Lutnick et du secrétaire au Trésor Scott Bessent, quelques jours après que Washington a retardé la sortie de GPT-5.6. Reste une question que le montant n’aide pas à trancher : que gagne un État qui devient actionnaire de l’entreprise qu’il est censé encadrer ?

Ce que recouvre vraiment l’offre

La proposition n’est pas un chèque. OpenAI parle d’un transfert d’actions vers un véhicule public, sur le modèle de ce que l’entreprise appelle un fonds de richesse publique. Selon le Financial Times, Altman et ses cadres ont suggéré que les principaux laboratoires américains, Google, Anthropic, Meta et xAI, apportent chacun 5 % de leur capital au même véhicule. La logique est celle d’une prise de participation généralisée dans l’industrie.

Les discussions restent conceptuelles, selon les termes rapportés par la presse américaine. Rien n’indique que l’exécutif ait accepté, et le quotidien britannique souligne qu’une opération de cette nature exigerait très probablement un vote du Congrès, ce qui la ferait basculer dans un tout autre calendrier, celui du débat parlementaire.

Le contexte politique, lui, est limpide. OpenAI encaisse depuis des mois des reproches sur son poids économique, sur les risques sociaux de ses produits et sur son influence à Washington. Le Financial Times écrit que la cession viserait à sécuriser de bonnes relations avec l’administration et à répondre au retour de bâton politique.

Une idée qui traîne depuis 2021

Altman ne découvre pas le sujet. En mars 2021, bien avant ChatGPT, il publiait un essai intitulé Moore’s Law for Everything où il défendait un American Equity Fund : une taxe annuelle de 2,5 % de la valeur de marché des grandes entreprises, payable en actions, doublée d’une taxe de 2,5 % sur la valeur des terrains privés. Son calcul aboutissait à 13 500 dollars par an pour chacun des 250 millions d’adultes américains, une décennie plus tard.

Il faut donc taxer le capital plutôt que le travail, et se servir de ces taxes comme d’une occasion de distribuer directement la propriété et la richesse aux citoyens.

Sam Altman, essai Moore’s Law for Everything, 16 mars 2021

Entre l’essai de 2021 et la proposition de juillet 2026, un basculement s’est opéré. La première version passait par l’impôt, donc par la loi, donc par un débat parlementaire. La seconde passe par une négociation directe entre un dirigeant et trois membres de l’exécutif. Le mécanisme se ressemble, la légitimité démocratique beaucoup moins.

Le modèle alaskien, et ce qu’il ne dit pas

Le véhicule évoqué s’inspire ouvertement de l’Alaska Permanent Fund, créé en 1976 pour redistribuer la rente pétrolière de l’État. La référence est flatteuse, elle mérite surtout d’être regardée chiffres à l’appui :

  • le fonds alaskien pèse environ 83 milliards de dollars d’actifs, à peine le double de ce que représenterait la seule part d’OpenAI ;
  • son dividende 2025 s’est élevé à 1 000 dollars par résident éligible, versé à plus de 600 000 Alaskiens ;
  • ce montant est le plus faible depuis cinq ans, et le plus bas de l’histoire de l’État une fois corrigé de l’inflation ;
  • le fonds finance par ailleurs entre 50 et 60 % du fonctionnement de l’État en année ordinaire, ce qui le soumet aux arbitrages locaux.

La leçon alaskienne est double. Un fonds souverain de ce type produit des versements réels mais modestes, et il devient très vite un objet politique : depuis 2020, les législateurs de l’État ont voté des dividendes plus généreux les années d’élection. Un fonds fédéral assis sur l’IA hériterait mécaniquement de ce travers.

Ce que 42,6 milliards donnent une fois divisés

L’ordre de grandeur impressionne tant qu’on ne le rapporte à rien. Ramenée aux quelque 130 millions de foyers américains, la part d’OpenAI vaut environ 300 dollars par famille, calcul que la MIT Technology Review a mis en titre début juillet. Une fois, pas chaque année.

Ce chiffre n’invalide pas l’idée, il en déplace le sens. Un fonds public ne pèse quelque chose que s’il capte une part de la croissance sur la durée, ce qui suppose que les valorisations actuelles ne soient pas une bulle. Or c’est exactement la question que pose l’entrée en Bourse envisagée par OpenAI, et personne n’y a de réponse solide aujourd’hui.

L’actionnaire qui doit aussi être l’arbitre

Le vrai problème n’est pas le montant, il est structurel. Un État qui détient 5 % d’OpenAI a un intérêt financier direct à ce qu’OpenAI prospère. Le même État est censé fixer les règles de sécurité, arbitrer les litiges sur les données d’entraînement, encadrer les usages sensibles et, le cas échéant, sanctionner. Ces deux casquettes ne cohabitent pas sereinement.

L’argument n’a rien de théorique. Quelques jours avant la révélation du Financial Times, Washington avait retardé la sortie de GPT-5.6, preuve que l’État sait encore freiner un lancement quand il le juge nécessaire. La question devient : conserverait-il ce réflexe si un report de produit se traduisait par une moins-value sur un actif public ?

Les précédents existent, et ils ne rassurent pas. Les États actionnaires de secteurs stratégiques, de l’énergie aux télécoms, ont rarement brillé par leur sévérité envers leurs propres actifs. L’IA ajoute une difficulté de rythme : son déploiement laisse peu de temps aux contre-pouvoirs pour s’organiser, et l’ONU a alerté sur une technologie qui avance plus vite que les États chargés de l’encadrer.

Il existe une lecture plus favorable. Un fonds public bien conçu donnerait à l’État les moyens d’une politique industrielle de long terme, financerait la formation et rendrait visible un partage de valeur aujourd’hui invisible. Cette lecture suppose une gouvernance étanche, séparant le porteur d’actions du régulateur. Rien dans les discussions rapportées ne suggère qu’un tel pare-feu soit sur la table.

Ce qui se joue derrière le chèque

La proposition d’OpenAI dit quelque chose de l’époque : une entreprise anticipe si bien la pression politique qu’elle préfère en fixer elle-même le tarif. 42,6 milliards de dollars, c’est cher pour du lobbying, c’est peu pour un contrat social. L’écart entre les deux est précisément l’espace dans lequel se décidera la régulation américaine de l’IA.

La suite se joue à trois endroits. Au Congrès, qui devra dire si l’État fédéral peut détenir des parts d’un laboratoire qu’il régule. Chez les concurrents, Google, Anthropic, Meta et xAI, dont l’acceptation ou le refus dira s’il s’agit d’un mécanisme sectoriel ou d’un arrangement bilatéral. En Europe enfin, où l’échéance réglementaire du 2 août avance sur un tout autre logiciel, celui de l’obligation plutôt que de l’intéressement.

Reste l’hypothèse la moins commentée : que l’offre ne soit jamais acceptée, et qu’elle ait déjà rempli sa fonction. Une proposition à 42,6 milliards de dollars déplace le débat du terrain de la contrainte vers celui du partage. Le seul fait d’en discuter installe l’idée qu’un laboratoire d’IA négocie sa place dans l’ordre politique, au lieu de s’y soumettre.

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