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Un écran, on le branche, on l’allume, et il affiche une image : cela devrait s’arrêter là. Pourtant, plusieurs possesseurs de moniteurs LG et Alienware ont découvert début juillet que brancher leur écran suffisait à installer un logiciel sur leur PC, sans le moindre avertissement, avec à la clé des fenêtres publicitaires pour l’antivirus McAfee.
Le point de départ est un témoignage relayé sur Reddit, puis repris par la presse spécialisée, dont TechSpot. L’affaire n’a rien d’un piratage : elle exploite un mécanisme parfaitement légitime de Windows, détourné de son usage d’origine. Jusqu’où peut aller un fabricant qui transforme un accessoire aussi neutre qu’un moniteur en cheval de Troie publicitaire ?
Comment un simple écran installe un logiciel
Windows 10 et 11 scrutent en permanence le matériel connecté, comparent ses métadonnées à une liste d’applications du Microsoft Store, puis téléchargent l’application correspondante sans afficher la moindre demande d’autorisation. Ce dispositif, pensé pour poser un pilote ou un utilitaire utile, sert ici à pousser une application maison du fabricant.
Dans le cas documenté, un utilisateur a branché un LG UltraGear 27GP83B et deux 27GN800s : au moins l’une des dalles a installé une application repérée sous le nom 9PM9N6F47JB8-LGElectronics.LGMonitorApp. Le journal d’événements de Windows a consigné l’installation réussie, sans qu’aucune boîte de dialogue ne soit apparue à l’écran.
Le premier signe visible n’a pas été un assistant de calibrage ni un outil de mise à jour, mais une publicité McAfee. Plusieurs témoignages ont ensuite confirmé le même comportement sur des moniteurs Dell et Alienware, quand d’autres le comparaient à l’installation automatique d’Armoury Crate par les cartes mères Asus. La pratique n’a donc rien d’un cas isolé.
Ce qui distingue cette pratique du bloatware classique
Le logiciel préinstallé sur un PC neuf est une nuisance connue, mais elle s’arrête en général à la sortie du carton. Ce que révèle l’affaire LG va plus loin, et sur plusieurs points :
- l’installation survient après l’achat, sur une machine déjà en service et parfaitement à jour ;
- elle se fait en silence, sans notification ni écran de consentement ;
- elle touche des PC propres et protégés, que l’utilisateur pensait maîtriser ;
- l’application LG ne peut même pas être désinstallée depuis le Microsoft Store.
La différence de nature est là. On ne parle plus d’un vendeur qui garnit un ordinateur avant de le livrer, mais d’un accessoire qui fait entrer un programme dans un système déjà refermé. Le geste évoque moins la publicité que l’intrusion. Rien, dans l’achat d’un moniteur, ne laissait présager qu’il faudrait ensuite surveiller ce que Windows y greffe.
McAfee, une vieille habitude de l’intrusion
Que le premier bénéficiaire visible soit McAfee ne surprendra pas grand monde. L’éditeur traîne depuis des années une réputation de logiciel envahissant, prompt à s’installer en marge d’autres programmes et à agiter la menace pour pousser à l’abonnement. Le procédé vise en priorité les utilisateurs les moins aguerris, ceux qu’une alerte rouge suffit à inquiéter.
L’ironie, c’est que le créateur même de l’antivirus s’en était publiquement désolidarisé :
McAfee est l’un des pires produits de la planète.
John McAfee, fondateur de l’antivirus éponyme, à propos du logiciel portant son nom, 2013
La marque a depuis changé de mains et de stratégie, mais la logique reste la même : se rendre présent par tous les canaux possibles, quitte à s’inviter là où personne ne l’a demandée. Un moniteur qui sert de porte d’entrée prolonge une tradition marketing bien rodée.
Un écran doit-il vraiment rester un écran ?
La question de fond dépasse le seul cas McAfee. En détournant un mécanisme prévu pour rendre service, les fabricants concernés brouillent la frontière entre matériel et régie publicitaire. L’utilisateur croyait acheter une dalle ; il hérite en prime d’un canal de diffusion qu’il n’a jamais accepté. Un objet payé plein tarif devient ainsi un support de revenus récurrents pour son fabricant, longtemps après la vente.
Le parallèle avec d’autres objets du quotidien est frappant. On a déjà vu des appareils grand public détournés en relais malveillants, et la lassitude monte au point que certains en viennent à s’attaquer aux dispositifs jugés trop intrusifs. Le seuil de tolérance du public s’effrite à mesure que la publicité colonise les objets.
Comment reprendre la main sur sa machine
Des parades existent, même si aucune n’est vraiment grand public. La plus simple consiste à empêcher l’application de se lancer au démarrage, en la décochant dans les réglages de Windows, à la rubrique des applications ouvertes à l’ouverture de session. Cette manipulation ne supprime pas le logiciel, elle se contente de le mettre en veille.
Pour aller plus loin, l’éditeur de stratégie de groupe permet de bloquer le téléchargement automatique des applications liées aux métadonnées d’un appareil, voire de désactiver entièrement le Microsoft Store. Ces réglages, réservés de fait aux utilisateurs avertis, en disent long : se défendre exige plus d’efforts que subir, et c’est précisément ce déséquilibre qui rend la pratique contestable.
Quand chaque appareil devient une surface publicitaire
La dérive dépasse l’informatique. Amazon Prime Video et YouTube ont étendu les coupures impossibles à passer, des téléviseurs Hisense ont été surpris à afficher des réclames au simple changement d’entrée, et jusqu’aux assistants conversationnels s’ouvrent désormais à la publicité. L’écran d’ordinateur restait l’un des derniers refuges à peu près épargnés, et il cesse de l’être.
Reste à savoir qui posera la limite. Tant qu’aucune sanction ne vient rappeler qu’un appareil vendu appartient à son acheteur, rien n’empêchera ces mécanismes de se répandre, comme le montre le débat plus large sur l’encadrement des pratiques imposées aux utilisateurs. La vraie question n’est plus technique : elle porte sur ce qu’un fabricant a encore le droit de faire tourner sur une machine qui ne lui appartient plus.

