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Des habitants qui arrachent des caméras à la pince ou à la disqueuse, en pleine rue, et qui le revendiquent : la scène se répète depuis des mois aux États-Unis. Leur cible porte un nom, Flock, un réseau de vidéosurveillance dont plus de 100 000 caméras scrutent désormais les routes américaines, selon les chiffres publiés fin juin par le fabricant lui-même.
Ces appareils autonomes, alimentés par panneau solaire, lisent les plaques d’immatriculation grâce à l’intelligence artificielle et enregistrent bien plus que des numéros. Le fabricant y voit la fin de l’insécurité, ses détracteurs y voient l’ossature d’un Big Brother à l’américaine, monté sans débat public ni contrôle judiciaire sérieux. Comment un boîtier vendu comme un outil de sécurité locale est-il devenu le symbole d’une dérive nationale, et que dit-il de ce qui pourrait nous attendre en France ?
Une start-up qui promet la fin du crime
Flock Safety est née en 2017 à Atlanta avec un argumentaire simple : équiper quartiers résidentiels et polices locales de caméras bon marché pour élucider vols et enlèvements. L’entreprise revendique aujourd’hui des déploiements dans plus de 5 000 collectivités américaines, des lotissements privés aux grandes agglomérations.
Le fabricant met en avant ses garde-fous : chaque recherche dans la base doit être associée à un numéro de dossier et à un motif, et l’outil servirait d’abord à retrouver un véhicule impliqué dans une affaire précise. La promesse séduit des élus pressés d’afficher des résultats, d’autant que le discours sécuritaire relègue la question de la collecte au second plan.
La réalité du terrain s’avère moins propre. Fin juin, 53 villes avaient résilié leur contrat après la révélation d’accès non autorisés à leurs données par des agences fédérales, notamment dans le cadre d’opérations migratoires menées sans mandat ni information des communes concernées. Pour comprendre la colère, il faut regarder ce que ces boîtiers avalent.
Ce que ces caméras enregistrent vraiment
Au-delà de la plaque d’immatriculation, chaque passage devant une caméra Flock alimente une fiche étonnamment détaillée, qui constitue une véritable signature de votre véhicule :
- la plaque, lue automatiquement, mais aussi la marque, le modèle et la couleur du véhicule ;
- les signes distinctifs comme les autocollants sur le pare-chocs, une galerie de toit ou un enjoliveur manquant ;
- la localisation précise, la date et l’heure de chaque passage, qui mis bout à bout dessinent vos trajets récurrents ;
- des éléments filmés au-delà des voitures, piétons et cyclistes compris.
Ces données peuvent être transmises à des services de police ou à des organisations privées sans l’autorisation préalable d’un juge, un point que les défenseurs des libertés jugent frontalement contraire au quatrième amendement de la Constitution, celui qui protège les Américains contre les fouilles abusives. Les cas concrets leur donnent de la matière.
Des dérives documentées, pas fantasmées
L’Electronic Frontier Foundation a montré que ces recherches ont servi à des enquêtes visant des manifestants, et au moins une femme soupçonnée d’avoir avorté a été recherchée dans la base par un shérif texan, à travers des milliers de caméras situées y compris dans des États où l’avortement reste légal.
En Californie, l’ACLU et l’EFF attaquent la ville de San José, où près de 500 caméras quadrillent les abords de cliniques, de centres d’aide aux immigrés et de lieux de culte, avec des recherches policières menées sans mandat. L’argumentaire s’appuie sur la théorie dite de la mosaïque, où l’accumulation de détails anodins finit par reconstituer la vie entière d’une personne. Cette dérive a fini par provoquer une riposte citoyenne organisée.
DeFlock, la révolte qui cartographie
Le mouvement DeFlock est né de cette exaspération. Son site participatif permet à chacun de signaler l’emplacement d’un appareil, et son décompte dépasse désormais 87 000 caméras recensées à travers le pays. Son fondateur, Will Freeman, a reçu une mise en demeure de Flock Safety pour avoir utilisé le mot Flock dans son nom de domaine, une procédure que l’EFF, qui assure sa défense, décrit comme une tentative d’intimidation.
D’autres sont passés à l’action directe en dégradant les appareils, avant d’être parfois confondus par les caméras elles-mêmes : en Virginie, un homme est poursuivi pour la destruction de 13 caméras Flock, identifié grâce aux images du réseau qu’il combattait. Des conseils vestimentaires circulent désormais, sweat à capuche et tenues neutres, pour passer sous les radars.
Dire que vous ne vous souciez pas de la vie privée parce que vous n’avez rien à cacher, c’est comme dire que vous ne vous souciez pas de la liberté d’expression parce que vous n’avez rien à dire.
Edward Snowden, lanceur d’alerte, session de questions-réponses publique sur Reddit, 2015
La formule de l’ancien consultant de la NSA résume l’enjeu : renoncer à la vie privée au motif qu’on n’aurait rien à cacher revient à abandonner un droit collectif pour un confort individuel supposé. Les tribunaux américains commencent tout juste à trancher la question.
Anticonstitutionnel ? Une justice divisée
À Norfolk, où 176 caméras couvrent la ville, un juge fédéral a estimé le 27 janvier 2026 que le dispositif ne violait pas encore la Constitution, tout en laissant la porte ouverte à un revirement si le maillage se densifie. Les plaignants, soutenus par l’Institute for Justice, ont fait appel, convaincus que ce pas encore pèse plus lourd que le reste du jugement.
D’autres juridictions penchent dans le sens inverse : une cour a estimé que le fichage détaillé des véhicules par un réseau de caméras omniprésent violait probablement le quatrième amendement, comme le rapporte l’association EPIC. Cette bataille pourrait remonter jusqu’à la Cour suprême, et son issue dessinera le cadre de la surveillance routière américaine pour des décennies. Rien n’oblige toutefois à attendre le verdict pour s’interroger côté français.
Et la France dans tout ça ?
La lecture automatisée de plaques existe déjà dans l’Hexagone, encadrée et réservée à certains services, et la vidéosurveillance algorithmique a été expérimentée pour les Jeux de Paris 2024 avant d’être prolongée au-delà de son échéance initiale. Le glissement s’opère par petites touches, chaque extension étant présentée comme une exception temporaire justifiée par un grand événement, sous l’œil de plus en plus critique de la CNIL.
Un maire en quête d’arguments sécuritaires ou un pouvoir moins attaché aux libertés publiques trouverait dans le modèle Flock une infrastructure clé en main, et l’histoire récente montre que les garde-fous résistent mal aux alternances politiques. Le souvenir de Hadopi et de sa riposte graduée rappelle que la France sait bâtir des usines à surveiller, pendant que la Chine déploie déjà des robots patrouilleurs dans sa police. La différence entre un outil de sécurité et une machine à contrôler tient au régime qui la pilote, pas à la fiche technique.
Le prix du passage sous les radars
Devoir enfiler un sweat à capuche pour circuler anonymement dans sa propre ville renverse un principe fondateur des démocraties : ce n’est plus à l’État de justifier sa surveillance, c’est au citoyen de prouver qu’il mérite de ne pas être suivi. L’inversion s’installe sans grande loi ni grand débat, par simple accumulation de boîtiers facturés environ 3 000 dollars par an et par caméra aux collectivités.
Des garde-fous existent pourtant, du registre public des implantations à l’autorisation judiciaire préalable pour chaque recherche, en passant par des durées de conservation courtes. Les 53 villes américaines qui ont résilié leur contrat prouvent que le mouvement inverse reste possible quand les citoyens s’en mêlent, et c’est sans doute la leçon la plus utile à méditer de ce côté-ci de l’Atlantique.


