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Microsoft a injecté plus de 13 milliards de dollars dans OpenAI, englouti des dizaines de milliards dans ses centres de données, puis greffé l’intelligence artificielle au cœur de Windows et d’Office. Sur le papier, aucune entreprise n’était mieux armée pour dominer la révolution de l’IA générative. Trois ans plus tard, à peine 3 % de ses abonnés payent pour Copilot.
Copilot, c’est cet assistant conversationnel censé résumer vos réunions, rédiger vos mails et bâtir vos tableurs à votre place. Sa promesse s’inscrivait dans la plus grande vague technologique depuis le smartphone, celle qui a vu ChatGPT atteindre cent millions d’utilisateurs en deux mois. La question dérange d’autant plus qu’elle paraissait improbable : comment l’acteur le mieux placé a-t-il transformé cette avance en l’un de ses ratés les plus coûteux ?
Trois pour cent d’adoption, le chiffre qui dérange
Le décalage entre l’ambition et la réalité saute aux yeux dès qu’on regarde les chiffres d’usage. Sur les 450 millions d’abonnés Microsoft 365, seuls 15 millions environ avaient souscrit à Copilot mi-2025, soit 3,3 % de la base après plus de deux ans. Côté grand public, les utilisateurs actifs hebdomadaires stagnaient autour de 20 millions quand ChatGPT s’approchait, lui, du milliard.
La vidéo ci-dessous retrace par le menu la mécanique de cette dégringolade, du lancement triomphal aux reculs successifs.
L’élément le plus parlant tient au comportement des utilisateurs laissés libres de choisir. Une étude du cabinet Recon Analytics menée auprès de 150 000 salariés a montré que, face à un choix ouvert entre plusieurs assistants, seuls 8 % retenaient l’outil de Microsoft. Le reste partait vers ChatGPT ou Gemini, signe que la préférence ne se décrète pas.
Le vieux réflexe du passage en force
Privée d’adhésion spontanée, l’entreprise a ressorti la méthode qui lui a réussi pendant trente ans, depuis l’éviction de Netscape par Internet Explorer : ne pas laisser le choix. Cette stratégie de l’imposition par défaut plutôt que par la conviction a pris des formes multiples et bien documentées :
- le remplacement, pour la première fois en trente ans, d’une touche du clavier Windows par un bouton Copilot dédié ;
- l’épinglage de l’assistant dans la barre des tâches, puis son installation discrète via des mises à jour de sécurité ;
- l’intégration d’office de Copilot dans les forfaits 365 grand public, assortie d’une hausse de prix non sollicitée ;
- la dissimulation de la formule classique sans IA, qu’il fallait résilier son abonnement pour retrouver ;
- l’arrivée de Copilot jusque sur certains téléviseurs connectés, sans option de désinstallation.
Ces pratiques ont valu à l’éditeur plusieurs procès pour tromperie. Elles rappellent que Microsoft n’est pas une entreprise comme les autres : avec 1,4 milliard de machines sous Windows, elle dispose d’une réserve de clients captifs sans réelle alternative. La firme avait déjà, dans un autre registre, débranché son Copilot pensé pour le jeu vidéo à peine annoncé.
Une promesse produit que la technique n’a pas tenue
Le passage en force aurait pu fonctionner si le produit avait convaincu. Or Copilot a souvent buté sur sa propre promesse : invité à mettre en forme un document, il rédige un tutoriel expliquant comment le faire à la main, au lieu d’exécuter la tâche. La firme a même dû publier une mise en garde déconseillant de se fier à Copilot dans Excel pour tout calcul exigeant de la précision, l’outil inventant parfois des chiffres.
Le contraste est cruel avec le discours commercial. Pour vendre l’abonnement à 30 dollars par utilisateur et par mois, Microsoft s’était appuyé sur une étude du cabinet Forrester promettant un retour sur investissement de 116 %. Dans les faits, le niveau de confiance mesuré auprès des utilisateurs a basculé en territoire négatif dès l’été 2025, et près de la moitié de ceux qui abandonnaient l’outil invoquaient un manque de fiabilité des réponses. La même logique de monétisation se retrouve chez les développeurs, avec une facturation de l’IA à l’usage désormais appliquée à GitHub Copilot.
Quand le canal de distribution remplace le produit
Pour comprendre cette obstination, il faut remonter au virage opéré en 2014. En devenant PDG, Satya Nadella a basculé tout le modèle de Microsoft vers le cloud et l’abonnement récurrent, faisant de Windows un simple canal d’acquisition vers des services facturés au mois. L’utilisateur final est devenu une variable secondaire face aux contrats d’entreprise pluriannuels.
Notre défi collectif, c’est de faire prospérer Microsoft dans un monde mobile-first et cloud-first.
Satya Nadella, PDG de Microsoft, lettre interne aux employés (2014)
Cette grille de lecture éclaire la suite. Quand on tient des clients liés par des engagements de plusieurs années, l’avis du particulier sur une fonctionnalité imposée pèse peu dans la balance. Le pari de Nadella consistait à reproduire ce schéma avec l’IA : rendre Copilot inévitable, créer l’habitude, puis attendre que les protestations finissent par s’éteindre d’elles-mêmes.
Sécurité et défiance, le double front
À la lassitude des utilisateurs s’est ajouté un problème autrement plus sérieux. En juin 2025, la société Aim Security a révélé une faille baptisée EchoLeak, référencée CVE-2025-32711 et notée 9,3 sur 10 sur l’échelle de gravité. Son principe inquiétait : un simple courriel piégé pouvait pousser Copilot à exfiltrer des données internes sans la moindre action de la victime, ce que les chercheurs ont qualifié d’attaque sans clic.
Microsoft a corrigé le défaut côté serveur et affirme qu’aucune exploitation n’a été constatée, mais l’épisode a laissé des traces. Plusieurs administrations, dont la Chambre des représentants américaine, avaient déjà restreint l’usage de l’assistant sur leurs appareils pour des motifs de sécurité. Difficile, dans ces conditions, de convaincre des directions informatiques déjà prudentes que l’assistant mérite une place au cœur des données sensibles.
Ce que l’échec de Copilot dit de la suite
Le revirement est venu d’en haut. Au printemps 2026, après un mea culpa public de la division Windows, Microsoft a retiré Copilot de plusieurs applications, désactivé son bouton dans la barre des tâches et rendu enfin possible sa désinstallation en entreprise. Le symbole est fort pour une firme qui avait passé deux ans à l’imposer, mais la logique commerciale n’a pas disparu pour autant, avec dans la foulée de nouvelles formules encore plus chères.
La vraie leçon dépasse le seul cas Microsoft. Pendant trente ans, la puissance de distribution a suffi à imposer un produit moyen ; l’IA générative a brisé cette équation, parce que l’utilisateur dispose désormais d’alternatives gratuites, immédiates et souvent meilleures. Plus révélateur encore, Copilot s’appuie aujourd’hui en partie sur des modèles signés Anthropic et Google, les concurrents mêmes que Microsoft entendait dominer. Dans un marché où le choix d’un assistant d’IA devient un acte presque identitaire, la captivité ne protège plus de rien : le prochain géant en difficulté sera celui qui aura cru, trop longtemps, que distribuer suffisait à convaincre.


