Téléviseurs LG : ce que votre salon envoie à la régie publicitaire, écran éteint

Une enquête réseau décrit des téléviseurs LG qui captent du son en veille et recensent les appareils du foyer, au profit de la régie publicitaire du groupe. Le constructeur dément ; reste à savoir ce que l'acheteur peut encore couper.

Dans cet article Dans cet article

Un téléviseur haut de gamme se choisit pour sa dalle, son contraste et son taux de rafraîchissement. Ce qu’il fait quand plus personne ne le regarde ne figure sur aucune fiche produit. Une enquête publiée le 7 septembre 2026 par la chaîne américaine Gamers Nexus, menée avec Level1Techs et des chercheurs indépendants en cybersécurité, rappelle que l’écran du salon est d’abord un terminal connecté, capable de collecter, de stocker et de transmettre.

Le mécanisme central porte un nom : la reconnaissance automatique de contenu, ou ACR. Le téléviseur analyse en continu ce qui s’affiche, en tire une empreinte numérique et la compare à un catalogue pour identifier le programme regardé, quelle que soit la source. Cette technologie alimente la régie publicitaire du fabricant, qui revend ensuite des audiences qualifiées. LG l’a étendue à 27 pays en 2022, après l’avoir réservée au marché américain.

Les relevés réseau publiés cette semaine décrivent nettement plus que cela : un balayage systématique du réseau domestique, une captation sonore alors que l’écran paraît éteint, et des failles permettant l’exécution de code à distance. Le constructeur conteste l’interprétation qui en est donnée. Que reste-t-il sous le contrôle réel de l’acheteur une fois l’appareil branché ?

Ce que le trafic réseau du LG G5 a livré

L’équipe a testé des modèles OLED du commerce, dont le G5, en interceptant leurs échanges avec Wireshark, un analyseur de paquets réseau. Le téléviseur ne parle pas qu’à ses propres serveurs : il inspecte aussi ce qui l’entoure. Les captures mettent en évidence quatre comportements distincts.

  • Un balayage répété du réseau local, qui recense des appareils sans lien avec le téléviseur : smartphones, montres connectées, routeurs, thermostats, purificateurs d’air et ordinateurs ;
  • La collecte des adresses IP internes, mais aussi des noms, des canaux et de la puissance de signal des réseaux Wi-Fi voisins, complétée par des données de localisation ;
  • Des transcriptions en texte clair, générées à partir du son capté par le microphone intégré à l’appareil ;
  • Un trafic de reconnaissance de contenu actif pendant l’usage des applications, la lecture de fichiers USB et l’emploi d’une source HDMI, console de jeu comprise.

Ces relevés ne décrivent ni une compromission ni un logiciel malveillant glissé après coup, comme dans l’affaire des box IPTV transformées en relais pour cybercriminels. Ils décrivent le comportement d’usine d’un appareil vendu neuf, dans sa configuration de sortie de carton. La nuance change tout sur le plan juridique.

Les chercheurs disent par ailleurs avoir identifié dans webOS, le système du téléviseur, des vulnérabilités ouvrant la voie à l’exécution de code à distance. Elles suivent une procédure de divulgation responsable auprès du fabricant, ce qui interdit d’en publier le détail technique pour l’instant.

Un micro qui enregistre alors que l’écran est noir

Le point le plus sensible concerne la veille. En conditions de test, l’appareil a continué à capter un son exploitable alors que la dalle était éteinte et qu’il semblait hors service. Débranché du réseau, il a poursuivi l’accumulation de fichiers audio et texte en mémoire locale, puis a transmis ces données au retour de la connexion.

Les constats de cette enquête représentent une atteinte flagrante à la vie privée.

Stephen Burke, rédacteur en chef de Gamers Nexus, au sujet des relevés réseau effectués sur les téléviseurs LG, propos rapportés par The Register le 8 septembre 2026

Le volume de données privées lisibles dans les captures était tel qu’il n’a pas pu être montré intégralement à l’écran, précise le responsable de la chaîne. Aucune de ces opérations n’exige une action de l’utilisateur, puisqu’elles s’exécutent dans l’état livré avec le produit.

La réponse de LG et le texte de sa politique de confidentialité

Le constructeur rejette l’interprétation donnée à ces observations. LG affirme que ses téléviseurs ne collectent, n’enregistrent et ne stockent pas les conversations ambiantes, et présente la reconnaissance vocale comme une fonction facultative déclenchée par l’utilisateur, en maintenant par exemple le bouton dédié de la télécommande.

La politique de confidentialité française du groupe va dans le même sens. Les informations vocales y sont décrites comme collectées lorsque l’utilisateur emploie une fonction qui l’exige ou autorise l’accès au micro, puis conservées sur l’appareil le temps nécessaire au service. Le désaccord porte sur le sens du mot activer, et sur l’instant précis où la captation commence.

L’écart entre les deux récits reste entier. D’un côté un texte contractuel qui décrit une écoute ponctuelle et consentie, de l’autre des captures réseau qui montrent un flux continu. Aucun audit indépendant n’a été produit pour trancher publiquement, et le fabricant n’avait pas répondu aux sollicitations de la presse spécialisée au moment de la publication de l’enquête.

Le téléviseur vendu une fois, monétisé pendant dix ans

L’affaire s’éclaire dès qu’on regarde la structure économique du marché. La marge dégagée sur un téléviseur s’est effondrée en quinze ans, sous la pression des fabricants asiatiques et de la guerre des prix permanente. Le revenu s’est déplacé du matériel vers la donnée, et le système d’exploitation est devenu le produit réellement rentable.

Les chiffres avancés par LG donnent la mesure du gisement. Le groupe revendique environ 216 millions de téléviseurs connectés vendus dans le monde, dont 49 millions animés par webOS aux États-Unis. Sa filiale publicitaire, LG Ad Solutions, annonce de son côté 363 millions d’appareils secondaires adressables sur le seul territoire américain, c’est-à-dire repérés sur le même réseau domestique qu’un téléviseur de la marque.

Ce vocabulaire dit tout du modèle. Un appareil secondaire adressable n’est pas un client, c’est un point de contact publicitaire rattaché à un foyer plutôt qu’à une personne. D’après les documents commerciaux de la régie, la promesse tient en une formule : « un ciblage de précision au niveau de l’appareil, à travers les foyers ». Le salon devient l’unité de mesure de l’audience.

Le procédé n’a rien de propre à LG. La plupart des fabricants déploient une forme d’ACR, avec des réglages plus ou moins accessibles, et le constructeur américain Vizio a déjà été sanctionné pour une collecte de données de visionnage non déclarée. Deux mois avant cette enquête, la même chaîne montrait que brancher un moniteur suffisait à installer un logiciel publicitaire sur un PC. La continuité entre les deux dossiers frappe davantage que leur nouveauté.

Ce que vous pouvez couper, et ce qui reste actif

Les chercheurs formulent des recommandations concrètes, dont l’efficacité varie selon le degré de renoncement accepté. Trois niveaux se dégagent, du plus simple au plus radical.

  • Désactiver dans les réglages la reconnaissance vocale et les options de suivi liées au contenu, lorsqu’elles sont clairement identifiées ;
  • Confier le streaming à un boîtier externe, ce qui réduit fortement les échanges du téléviseur avec Internet sans les supprimer ;
  • Maintenir l’appareil hors ligne en permanence, seule mesure qui neutralise la transmission, au prix des applications intégrées.

Aucune de ces options ne tient dans un réglage unique et lisible. Elles supposent de fouiller des menus imbriqués, d’accepter la perte de fonctions payées à l’achat, et de refaire l’opération après chaque mise à jour du système.

Ce que la prochaine génération d’écrans va devoir justifier

Le cadre européen offre une prise que le droit américain n’a pas. Le RGPD impose une finalité déterminée et un consentement explicite pour ce type de traitement, et la licéité d’une captation sonore en veille finira par se poser devant une autorité de contrôle. Une décision européenne engagerait toute la filière, pas un seul constructeur, puisque la reconnaissance de contenu s’est généralisée.

Le mouvement dépasse de loin le téléviseur. Partout, un produit acheté une fois finit par se financer par la réclame, sans que l’objet change d’apparence. La prochaine génération d’écrans arrivera dans les salons avec des microphones plus sensibles et des capteurs de présence, et la question du consentement se jouera à l’achat, dans une fiche technique que personne ne lit encore.

Donnez votre avis

Soyez le 1er à noter cet article


Vous aimez cet article ? Partagez !