Akinator : ce que le génie du web nous disait déjà de l’intelligence artificielle

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Pendant des années, il a suffi de penser à un personnage, réel ou fictif, pour qu’un petit génie enturbanné le devine en moins de vingt questions. Akinator a fasciné des millions de joueurs à travers le monde en donnant l’impression de lire dans les pensées, alors qu’il se contentait de questions auxquelles on répond par oui, non ou je ne sais pas.

Lancé en 2007, bien avant la démocratisation des smartphones et l’explosion des assistants conversationnels, ce jeu né en France s’est imposé comme l’une des premières intelligences artificielles vraiment populaires du web. À l’époque, personne ne parlait encore d’IA générative ni de ChatGPT.

Aujourd’hui que l’intelligence artificielle est partout, le génie d’Akinator prend un relief nouveau. Et s’il nous avait déjà appris l’essentiel de ce qui fait tourner les machines que l’on dit intelligentes ?

Un génie né en France, loin de la Silicon Valley

Derrière le personnage se cache Arnaud Mégret, ingénieur diplômé de Télécom SudParis. Au milieu des années 2000, il bricole pour son plaisir une version numérique du vieux jeu des vingt questions, ce passe-temps où l’on devine ce à quoi pense l’autre en posant un maximum de questions fermées.

Son prototype, baptisé Devinettor, n’a alors rien d’un projet ambitieux : une centaine de personnages, une centaine de questions, et une base de données remplie à la main. La société Elokence, créée fin 2007, donne au projet son visage définitif avec l’apparition du fameux génie enturbanné. Le succès, lui, ne se fera pas attendre, et sans la moindre campagne publicitaire.

D’après l’éditeur, le jeu doit tout à une mécanique qui grandit avec ses joueurs plutôt qu’à un coup marketing. Cette technologie qui a fait le tour du monde n’est pas née dans la Silicon Valley : elle a grandi dans un studio français, à rebours de l’image d’une innovation réservée à la côte ouest américaine.

Le secret n’a jamais été la magie

Le tour de force d’Akinator n’a jamais relevé de la sorcellerie, mais d’un moteur de déduction fondé sur les probabilités. Le génie organise ses données dans un immense arbre de décision : en colonnes, des centaines de questions ; en lignes, plus de cent mille personnages, chacun associé à un score de probabilité pour chaque question.

À chaque tour, le programme cherche la question qui coupe sa base en deux parts aussi égales que possible, celle qui apporte le plus d’information. De question en question, l’entonnoir se resserre jusqu’à la réponse. Le système tolère même les erreurs ponctuelles du joueur : une réponse douteuse abaisse une probabilité sans la mettre à zéro, et la note remonte si la suite confirme la piste.

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Le vidéaste Cléovic décrypte le fonctionnement et le succès d’Akinator.

Cette mécanique a été décortiquée par le vidéaste Cléovic, qui rappelle à quel point l’illusion d’intelligence reposait sur de simples statistiques. Rien de pensant là-dedans : un calcul, répété des milliards de fois, qui finit par paraître génial.

Des millions de joueurs devenus petites mains de l’algorithme

Si Akinator devine aussi bien, ce n’est pas grâce à une base remplie par une armée d’employés : c’est le joueur lui-même qui l’a rendu intelligent. Chaque partie nourrit le système, qui s’affine à mesure qu’on tente de le piéger. Plusieurs mécaniques, parfois invisibles, transforment le divertissement en travail gratuit :

  • chaque réponse ajuste les probabilités du personnage visé, confirmant ou nuançant les statistiques déjà accumulées ;
  • quand le génie sèche, il réclame le nom du personnage, et les réponses déjà données servent à créer une nouvelle entrée ;
  • les internautes qui cherchent à le mettre en défaut lui offrent justement les cas rares qui lui manquaient ;
  • les Aki Awards, distinctions virtuelles décernées aux joueurs, récompensent ceux qui enrichissent la base avec des personnages obscurs.

Le résultat parle de lui-même : plus de cinq milliards de parties ont été jouées et la base dépasse les cent mille personnages, entretenue gratuitement par la foule. En croyant jouer, des millions de personnes ont entraîné l’une des intelligences artificielles grand public les plus précoces du web.

Du génie du web aux grands modèles de langage

La parenté entre Akinator et les IA d’aujourd’hui saute aux yeux dès qu’on regarde sous le capot : mêmes probabilités, même apprentissage par les données, même illusion d’une machine qui comprend. Une différence de taille sépare pourtant le génie de 2007 des grands modèles actuels, ceux dont les performances relancent le débat sur un plafond des progrès.

CritèreAkinatorIA générative (ChatGPT, Gemini, Claude)
Base de connaissancesTableau fini de personnages et de questionsMilliards de textes et de documents
Production de la réponseRecherche la bonne ligne existanteGénère la réponse mot à mot
ApprentissageRéponses des joueursDonnées d’entraînement et retours des utilisateurs
Nature du calculProbabilités sur des questionsProbabilités sur du vocabulaire

Là où le génie pioche dans une liste close, les modèles génératifs fabriquent leur réponse à la volée, en choisissant le mot le plus probable, puis le suivant, et ainsi de suite. Akinator cherchait une réponse déjà présente dans son tableau ; ChatGPT invente la sienne devant vous, ce qui justifie le qualificatif de génératif.

Une intelligence qui n’en est peut-être pas une

Ce glissement de vocabulaire n’est pas anodin. En passant des statistiques d’Akinator aux réseaux de neurones géants, on a conservé le même mot, intelligence, pour désigner des systèmes qui calculent sans rien comprendre. Le débat n’est pas neuf : ces méthodes statistiques ont plus de soixante ans, et certains pionniers du domaine s’en méfient ouvertement.

L’intelligence artificielle ne crée rien, n’invente rien, ne déduit rien : c’est nous qui décidons

Luc Julia, cocréateur de l’assistant vocal Siri et auteur de L’intelligence artificielle n’existe pas, 2019

Le rapprochement vaut aussi pour le carburant de ces machines : comme le génie se nourrissait des parties, les IA actuelles avalent nos textes, nos images et nos corrections. On retrouve cette dépendance au travail humain jusque dans l’IA générative dans le jeu vidéo, où les studios cherchent à automatiser ce que des équipes faisaient hier. La frontière entre outil et illusion n’a jamais été aussi floue.

Ce que le pionnier français laisse en héritage

Le génie a aussi connu sa reconversion. Avec les revenus d’Akinator, Elokence s’est tournée vers l’IA conversationnelle et les chatbots, puis a lancé Pépitch, une application qui recommande films et séries en cinq questions, héritière directe de la mécanique du devineur. Le studio qui amusait les adolescents équipe désormais des moteurs de recommandation et des services d’assistance.

Reste une interrogation que le petit génie pose encore, près de vingt ans plus tard : jusqu’où sommes-nous prêts à confondre une prouesse statistique avec une véritable intelligence ? Les assistants qui rédigent nos courriels et nos rapports reposent sur le même pari qu’Akinator, en bien plus puissant, et les milliards investis aujourd’hui ne changent rien à cette mécanique de fond. Comprendre d’où vient l’illusion, c’est déjà se donner les moyens de regarder la prochaine génération de machines avec un œil un peu plus lucide.

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