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Epic Games, l’éditeur du célèbre Fortnite, a annoncé le retour de son jeu sur les iPhone en Europe dans les mois à venir. C’est un revirement majeur pour un titre banni de l’univers Apple depuis l’été 2020. Ce come-back tient à un texte européen, le Digital Markets Act, ou DMA, qui force les géants du numérique à ouvrir leurs plateformes : une régulation pensée pour relancer la concurrence sur les marchés dominés par quelques acteurs.
Pour les joueurs européens, la nouvelle a valeur de symbole après des années de bataille. Reste à comprendre ce qui a réellement changé, et pourquoi c’est précisément en Europe que la porte se rouvre pour Epic ?
Le DMA rebat les cartes
Le Digital Markets Act impose aux grandes plateformes désignées de se mettre en conformité à compter du 7 mars 2024. Parmi ses exigences figure l’obligation, pour Apple, d’autoriser sur ses appareils des boutiques d’applications concurrentes de l’App Store. C’est une brèche inédite dans le système fermé que la marque défendait jusqu’ici sans concession. Le texte vise à rééquilibrer un marché où une poignée d’entreprises contrôlent l’accès aux applications de milliards d’utilisateurs.
Apple a réagi le 25 janvier 2024 en dévoilant les nouvelles règles applicables dans l’Union européenne, dont la possibilité d’installer des magasins alternatifs. Ce cadre, présenté comme une mise en conformité, ouvre la voie à des distributeurs tiers, à commencer par ceux qui contestaient depuis longtemps la mainmise d’Apple sur la distribution mobile.
Le retour de Fortnite par la grande porte
Epic Games compte saisir cette ouverture pour distribuer Fortnite via sa propre plateforme, l’Epic Games Store, en contournant l’App Store d’Apple. L’éditeur entend ainsi proposer son jeu directement, sans passer par le circuit officiel et ses commissions. La manœuvre prolonge la stratégie de sa propre boutique d’applications, déjà bien installée sur ordinateur.
L’annonce parlait des mois à venir, et le retour s’est effectivement concrétisé en août 2024, lorsque l’Epic Games Store est arrivé sur iOS en Europe. Le jeu retrouvait alors les iPhone du continent pour la première fois depuis près de quatre ans, signe que la régulation produit des effets tangibles. Avec plus de cent millions de joueurs actifs chaque mois à travers le monde, Fortnite représentait un retour très attendu, autant pour Epic que pour les utilisateurs européens privés du jeu sur mobile.
Quatre ans de guerre judiciaire
Le retour de Fortnite met un terme provisoire à un long affrontement entre Epic et Apple. Quelques dates suffisent à en retracer le fil :
- le 13 août 2020, Fortnite est retiré de l’App Store et du Google Play après avoir intégré un paiement direct contournant les commissions ;
- dans la foulée, Epic attaque Apple et Google en justice pour pratiques anticoncurrentielles ;
- le 16 janvier 2024, la Cour suprême des États-Unis refuse d’examiner les appels, laissant le verdict initial en place ;
- début 2024, l’Europe ouvre une voie de sortie grâce au DMA.
Aux États-Unis, la bataille s’est donc soldée sans victoire nette pour Epic sur le terrain judiciaire. C’est paradoxalement le législateur européen, et non le juge américain, qui aura offert à l’éditeur son meilleur levier de réouverture.
Les nouvelles règles d’Apple en question
L’ouverture imposée par Bruxelles ne se fait pas sans contrepartie financière. Apple a introduit une redevance dite Core Technology Fee de 0,50 euro par installation annuelle au-delà d’un million de téléchargements, qui s’ajoute au débat sur la commission historique de 30 % prélevée sur les achats. Pour ses détracteurs, ce dispositif vide en partie de sa substance l’esprit d’ouverture du texte européen. Un éditeur dont l’application rencontre un grand succès pourrait ainsi devoir verser des sommes importantes, même en distribuant son logiciel en dehors de l’App Store.
Tim Sweeney, le patron d’Epic Games, a vivement critiqué ces conditions tout en confirmant sa détermination à revenir sur mobile. Il a dénoncé un dispositif truffé de nouveaux frais qui, selon lui, contournent l’esprit du DMA en taxant des transactions auxquelles Apple ne participe pas. Sa réaction, publiée le jour même de l’annonce, ne laisse aucun doute sur ses intentions.
Nous sommes déterminés à lancer l’Epic Games Store sur iOS et Android et à entrer dans la compétition pour devenir la première boutique de logiciels multiplateforme.
Tim Sweeney, PDG d’Epic Games, sur X, 25 janvier 2024
Un bras de fer à l’échelle européenne
Si Apple a fini par céder, c’est aussi sous la menace de sanctions lourdes. Le DMA prévoit des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires mondial d’une entreprise en cas de non-conformité, et jusqu’à 20 % en cas de récidive. Face à de tels montants, même un acteur de la taille d’Apple n’a guère intérêt à temporiser trop longtemps. La menace n’a rien de théorique, puisque Bruxelles a infligé par la suite des amendes de plusieurs centaines de millions d’euros à de grandes plateformes jugées non conformes.
L’enjeu dépasse le seul cas de Fortnite, fort de 650 millions de comptes enregistrés selon Epic Games. Au-delà des collaborations spectaculaires qui font vivre les événements de Fortnite, c’est tout le modèle économique des magasins d’applications qui se trouve remis en cause par l’Europe.
Vers un marché mobile plus ouvert
Le retour de Fortnite sur iPhone en Europe agit comme un test grandeur nature du pouvoir réel du DMA face aux géants du numérique. Si l’expérience se révèle concluante pour les développeurs comme pour les joueurs, elle pourrait inspirer d’autres juridictions tentées d’imposer les mêmes règles du jeu.
La partie est cependant loin d’être terminée, tant les modalités financières et techniques continuent d’opposer Apple à ses concurrents. L’ouverture du marché mobile se jouera dans ces détails, là où se mesurera la portée concrète de la régulation européenne.

