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Une bannière bleue, un titre en gros caractères qui promet l’intelligence artificielle gratuite en ligne, pour tous, et un bouton animé invitant à tester l’IA sans plus attendre. Voilà ce qui accueille le visiteur de Yiaho, plateforme française lancée en 2023 par Pascal Giorgetti, un entrepreneur originaire de Bastia. Le principe tient en trois mots, affichés partout sur la page : gratuit, illimité, sans inscription.
La proposition a de quoi séduire dans un paysage où ChatGPT, Gemini ou Grok facturent volontiers 20 à 30 € par mois leurs versions avancées. Yiaho revendique d’ailleurs plus de cinq millions d’utilisateurs sur les neuf premiers mois de 2025. Une IA totalement gratuite, illimitée et anonyme, cela ressemble pourtant à un repas offert dont on peine à voir qui règle l’addition. Vraie démocratisation de l’intelligence artificielle, ou vitrine trop belle pour être honnête ?
Une promesse séduisante sur le papier
Il faut reconnaître à Yiaho une intuition juste : la frustration des utilisateurs devant les compteurs des IA payantes est bien réelle. Le service mise sur l’absence de création de compte, l’anonymat revendiqué et des réponses présentées comme illimitées en longueur. Son fondateur insiste sur le fait que les conversations ne sont ni sauvegardées ni enregistrées, un argument qui répond à une inquiétude légitime sur la collecte des données.
La plateforme ne se limite pas à un chatbot généraliste. Elle propose des agents spécialisés dans le conseil juridique, fiscal ou la rédaction, nourris de textes de loi français mis à jour, d’après Giorgetti, environ une fois par semaine. L’idée d’une IA déjà pré-configurée pour des usages précis répond à un vrai besoin de gain de temps. Yiaho a même reçu un trophée pour avoir dépassé les dix milliards de mots traités.
Ces chiffres et ces promesses dessinent un produit populaire, et il serait malhonnête de balayer d’un revers de main une plateforme que des millions de personnes utilisent. Le doute commence quand on gratte le vernis et qu’on cherche à comprendre ce qui tourne vraiment derrière l’interface.
Une IA française propulsée par des moteurs américains
Le mot français revient partout sur le site, mais l’infrastructure, elle, reste largement passée sous silence. Interrogé par la presse corse, Pascal Giorgetti reconnaît que Yiaho s’appuie sur l’API d’OpenAI, l’éditeur américain de ChatGPT. Plusieurs présentations du service évoquent aussi l’accès à des modèles comme GPT-5.1 ou Grok 4. Le cœur technologique n’a donc rien de tricolore : Yiaho est avant tout une surcouche qui revend l’accès à des modèles étrangers.
Cette dépendance n’a rien de honteux en soi, beaucoup de services bâtissent leur valeur sur des API tierces. Le problème tient à la transparence : difficile, pour l’utilisateur, de savoir quel modèle lui répond, avec quelles limites, et ce que devient sa requête une fois transmise à un prestataire américain. La revendication d’une IA souveraine se heurte à une réalité technique nettement moins flatteuse, déjà sensible quand on observe la hiérarchie mouvante des modèles sur laquelle ces plateformes s’appuient.
C’est en réalité très difficile de développer une IA, alors on utilise leur API.
Pascal Giorgetti, fondateur de Yiaho, interview à Corse Net Infos, 2 novembre 2025
Une vitrine qui inspire peu confiance
Le premier contact avec un produit numérique se joue sur sa page d’accueil, et celle de Yiaho envoie des signaux contradictoires. Fond bleu uni, titre surdimensionné, bouton Tester l’IA qui s’anime comme une bannière du début des années 2000 : l’ensemble évoque davantage le site personnel bricolé qu’une plateforme manipulant des millions de requêtes. Pour un service qui se présente en champion français de l’IA, le décalage saute aux yeux.

L’amateurisme apparent de la forme nourrit le doute sur le fond. Quand une entreprise revendique cinq millions d’utilisateurs et dix milliards de mots traités, on attend une vitrine à la hauteur de ces ambitions. L’écart entre le discours et l’exécution alimente la suspicion plutôt qu’il ne rassure.
Les signaux qui appellent à la prudence
En recoupant l’observation du site et les déclarations de son fondateur, plusieurs points méritent d’être posés noir sur blanc. Voici les principaux signaux qui invitent à la méfiance :
- une opacité sur les modèles réellement utilisés et sur le traitement des données envoyées aux API tierces ;
- des contenus éditoriaux pensés d’abord pour le référencement, avec du remplissage et des FAQ interminables qui diluent l’information ;
- une couverture presse abondante mais largement promotionnelle, faite d’articles au ton publicitaire quasi identique ;
- des chiffres d’audience spectaculaires, mais auto-déclarés et impossibles à vérifier ;
- un modèle économique flou pour un service qui revend des API payantes sans rien facturer à l’utilisateur.
Aucun de ces éléments ne constitue à lui seul une preuve de mauvaise foi. Leur accumulation finit pourtant par peser et brouille la frontière entre démocratisation sincère et opération de communication bien rodée.
Le modèle économique, angle mort de la gratuité
La vraie question reste celle du financement. Faire tourner des modèles comme GPT ou Grok coûte cher à chaque sollicitation, puisque chaque mot généré est facturé par le fournisseur. Offrir cet accès gratuitement et sans limite à des millions d’utilisateurs suppose une facture d’API qui grimpe à toute vitesse. Yiaho dit s’appuyer sur la publicité, un modèle dont on connaît la faible rentabilité unitaire.
Le compte est difficile à faire tenir. Dix milliards de mots traités représentent un volume de calcul considérable, et la publicité d’un site sans inscription peine généralement à couvrir de tels coûts. Giorgetti le concède à demi-mot lorsqu’il évoque sa recherche d’un équilibre entre gratuité, usage illimité et coût de l’outil. Le même mur se dresse pour tout le secteur, comme le rappelle le constat selon lequel les économies promises par l’IA tardent à se matérialiser.
Faute de transparence sur les revenus, deux hypothèses subsistent : soit la gratuité est subventionnée par quelque chose qu’on ne nomme pas, soit elle n’est tout simplement pas soutenable dans la durée. Dans les deux cas, l’utilisateur gagnerait à savoir ce qu’il finance, ou ce qui finance le service qu’il croit gratuit.
Ce que Yiaho révèle de l’ambition française dans l’IA
Le cas Yiaho dépasse la critique d’un simple site. La France compte des acteurs solides dans l’intelligence artificielle, à commencer par Mistral AI, valorisé autour de 11,7 milliards d’euros fin 2025 et fondé la même année que Yiaho. L’écart est vertigineux entre une recherche de pointe financée par des milliards et une surcouche d’API habillée de bleu-blanc-rouge, un contraste déjà sensible quand on observe le projet de souveraineté porté par Mistral.
Confondre les deux rendrait un mauvais service à l’ambition nationale. Saluer comme un champion français un service opaque au modèle économique incertain, c’est risquer d’abaisser le niveau d’exigence collectif au moment précis où il faudrait le relever. La démocratisation de l’IA ne se mesure pas au nombre de fois où le mot gratuit apparaît sur une page d’accueil, mais à la clarté de ce qu’on propose et de ce qu’on cache. Reste à savoir si le public, lui, fera la différence.

