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Pendant six ans, l’idée d’une PlayStation hermétiquement fermée au PC appartenait au passé. Sony avait pris le pli d’ouvrir progressivement ses exclusivités, d’Horizon Zero Dawn à Marvel’s Spider-Man 2, en convertissant ses succès console en best-sellers Steam après leur sortie d’origine. Ce portage différé désignait la mise en vente sur ordinateur d’un jeu initialement réservé à la PS5.
L’industrie tout entière basculait pourtant vers un modèle multi-plateformes assumé, sous la pression du Xbox Game Pass et d’éditeurs tiers ayant fait du PC un débouché de premier rang. Sony prend désormais le contre-pied complet de cette tendance, en remettant ses grosses aventures narratives sous la bannière PS5. Comment expliquer ce revirement alors que les ventes Steam des jeux PlayStation ont déjà rapporté plus de 1,5 milliard de dollars à l’éditeur ?
Un revirement acté lors d’une réunion interne
L’information a fuité dès le lundi 18 mai par l’intermédiaire de Jason Schreier, journaliste de Bloomberg réputé pour ses scoops sur l’industrie. Lors d’une réunion de Sony Interactive Entertainment, Hermen Hulst aurait expliqué aux équipes que les prochains titres narratifs solo des studios maison n’auraient plus vocation à sortir sur PC, même tardivement. Le message évoque un retour aux « vraies exclusivités » pour les grosses productions narratives, terminologie chargée.
Le déclic vient des chiffres de Marvel’s Spider-Man 2, sorti sur PC en janvier 2025. La version Steam plafonne à 700 000 unités sur l’année, là où la PS5 dépasse les 16 millions de copies fin 2025. Ce ratio de 1 à 23 a fait grincer des dents en interne, d’autant que Spider-Man 2 reste la meilleure vente d’exclusivité PlayStation sur Steam de cette génération.
Selon Bloomberg toujours, certains projets de portage PC déjà engagés auraient été annulés en cours de route, dont celui de Ghost of Yotei. La stratégie multi-plateformes reste intacte sur les jeux service, à l’image d’Helldivers 2 ou de Marathon, qui continueront de sortir simultanément sur PS5 et PC. La distinction entre ces deux pans du catalogue devient désormais frontale.
Six années d’ouverture désormais refermées
Pour mesurer l’ampleur du virage, un retour en arrière s’impose. La stratégie d’ouverture vers le PC a démarré en août 2020 avec un titre symbolique, et chaque sortie a contribué à transformer Steam en deuxième marché de Sony. Voici les jalons qui ont structuré cette politique aujourd’hui mise au placard sans cérémonie :
- Horizon Zero Dawn en août 2020, premier portage PC d’une exclusivité PlayStation et déclencheur de la doctrine maison ;
- Days Gone en mai 2021 et God of War (2018) en janvier 2022, qui valident commercialement la démarche ;
- Marvel’s Spider-Man Remastered en août 2022, premier portage à arriver avec une fenêtre console nettement réduite ;
- The Last of Us Part I en mars 2023, version PC très attendue mais bridée par des bugs persistants au lancement ;
- Helldivers 2 en février 2024, premier vrai succès cross-platform avec sortie simultanée sur PS5 et PC ;
- Marvel’s Spider-Man 2 en janvier 2025, vitrine narrative qui sert paradoxalement de prétexte au revirement actuel.
Sur cette chronologie, la durée entre la sortie console et le portage PC est passée d’environ trois ans à moins de quinze mois. L’industrie commençait à intégrer Sony parmi les éditeurs multi-plateformes par défaut, comme l’illustrait le retour très attendu de God of War sur PC. Le retour en arrière rompt avec une trajectoire que beaucoup voyaient déjà irréversible.
Le tableau des ventes PC, déclin annoncé
Au-delà du symbole, c’est l’analyse des ventes Steam qui a manifestement convaincu les équipes japonaises de Sony. Les chiffres compilés par Alinea Analytics et repris par plusieurs analystes montrent une érosion nette des performances PC à chaque nouvelle génération de titres. Lecture comparée des principaux portages :
| Jeu | Sortie PC | Ventes Steam estimées |
|---|---|---|
| Horizon Zero Dawn | Août 2020 | 4,5 millions |
| God of War (2018) | Janvier 2022 | 4,2 millions |
| Days Gone | Mai 2021 | 3,4 millions |
| Marvel’s Spider-Man | Août 2022 | 2,7 millions |
| Marvel’s Spider-Man 2 | Janvier 2025 | 0,7 million |
La pente est sans appel. Les pionniers ont profité d’un effet de rareté, là où les nouveaux entrants composent avec un marché saturé et un public qui a déjà fait le plus gros du rattrapage. La séquence Horizon Forbidden West, God of War Ragnarök puis Spider-Man 2 affiche une chute des ventes Steam d’environ 90 % en première année par rapport aux premiers portages. Tant que Sony exploitait son catalogue ancien, le calcul restait gagnant ; pour les sorties récentes, la valeur ajoutée du PC fond à vue d’œil.
Une logique économique aux signaux contradictoires
L’argument financier brandi en interne masque plusieurs angles morts. Les revenus cumulés des portages PC dépassent 1,5 milliard de dollars depuis 2020, dont environ 1,2 milliard pour Sony après la commission Valve. La marge sur un jeu Steam reste supérieure à celle d’un jeu PS5 en boutique. Refermer ce canal revient à laisser sur la table une rente déjà acquise, à supposer que les ventes console suivent.
Nous apportons nos titres sur la plateforme PC et nous avons ici une double approche. Côté jeux service, nous publions nos titres simultanément, en day and date, sur PlayStation 5 et PC.
Hermen Hulst, présentation de la stratégie business de Sony aux investisseurs, mai 2024.
Cette déclaration de mai 2024 illustre la rapidité du basculement. Hulst défendait alors l’idée d’une PlayStation présente sur tous les écrans, avec une simple fenêtre d’exclusivité PS5 sur les jeux solo. La nouvelle ligne va beaucoup plus loin : elle supprime carrément la sortie PC, y compris différée. Un pivot stratégique de cette amplitude en moins de deux ans suggère une réorientation pilotée par la direction japonaise plutôt qu’un ajustement à la marge.
Microsoft à rebours : le pari de l’ouverture
Pendant que Sony reverrouille, Microsoft fait l’exact inverse. Depuis le rachat d’Activision Blizzard, l’éditeur de la Xbox multiplie les sorties multi-plateformes, des jeux Bethesda aux Forza, jusqu’à porter sur PS5 ou Nintendo Switch des titres jadis exclusifs. Le pari Game Pass repose sur la circulation des jeux entre les écrans, comme l’illustrait l’arrivée d’Age of Empires sur PS5.
Pour Sony, la lecture critique est presque inévitable. En s’isolant à nouveau dans la PS5, l’éditeur parie que la valeur perçue d’une exclusivité narrative reste assez forte pour vendre des machines, dans un marché où le prix du jeu neuf vient de franchir le seuil des 90 €. Le contexte récent, marqué par les difficultés de Xbox sur le marché console, éclaire ce choix mais ne garantit en rien que les joueurs PC migreront vers la PS5.
Ce que ce choix prépare pour l’industrie
Au-delà du cas Sony, ce verrouillage repose la question même de l’exclusivité console à l’ère du multi-écran. La PS5 vit sa septième année et la PS6 est attendue pour 2027 ou 2028 ; ce retour aux pures exclusivités ne tiendra peut-être que jusqu’à la prochaine génération. Le débat sur la perméabilité des écosystèmes ne fait que s’ouvrir pour les arbitrages à venir.
Plusieurs scénarios circulent chez les analystes : reprise sélective des portages une fois la PS6 lancée, conservation d’un volet « Sony Pictures Games » plus libre, ou intégration de certains studios maison à PlayStation Plus Premium en streaming. Aucune option n’efface le geste du jour : Sony rappelle à son marché que la console reste le cœur de son modèle économique, quitte à renoncer à plus d’un milliard d’euros de revenus PC. La validation viendra des chiffres de la PS5 pour 2026.

