Si vous êtes un peu bidouilleur et que vous avez eu des smartphones sous Android, vous connaissez sûrement CyanogenMod. Cette ROM alternative s’est fait connaître en donnant plus de possibilités aux utilisateurs que sur les systèmes d’exploitation livrés par défaut avec les téléphones des grands constructeurs. Ce que vous savez peut-être moins, c’est que cette distribution libre et alternative du système d’exploitation Android est devenue depuis 2013 une entreprise faisant la promotion de Cyanogen auprès des constructeurs de smartphones. Rien de mal à cela, si ce n’est que l’entreprise s’est très vite éloignée de ses racines philanthropiques…

 

Un peu d’histoire pour commencer

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A l’origine, CyanogenMod est une ROM alternative pour Android développée par Steve Kondik, reprise du travail abandonné d’un autre développeur sur le smartphone HTC G1 (ou HTC Dream), qui est le premier smartphone commercialisé avec le système d’exploitation Android (sorti en 2008).

Rapidement, CyanogenMod est devenue une des ROM alternatives les plus populaires pour Android, et de nombreuses fonctionnalités inédites ont été ajoutées, ce qui a grandement contribué à son succès auprès des geeks adeptes d’Android.

Cela a tout d’abord commencé à passablement énerver les constructeurs et les opérateurs. Les premiers car, officiellement, d’hypothétiques coûts de service après-vente seraient entraînés par de mauvais fonctionnement des smartphones après l’installation de CyanogenMod (qui a vraiment cru à cette excuse ?). Les seconds, car certaines fonctionnalités normalement facturées en option au prix fort (comme le Tethering, soit le fait d’utiliser son téléphone comme un modem pour son ordinateur ou sa tablette, en utilisant l’accès Internet permis par l’abonnement Data de son smartphone) sont devenues gratuites et à la portée de tous.

option tethering Orange

Devant la grogne des utilisateurs, la mauvaise publicité entraînée par ce comportement et suite à une prise de position du Congrès américain sur le sujet, les opérateurs comme les constructeurs ont décidé de permettre, voire même de favoriser l’usage des ROM alternatives.

En 2013, Steve Kondik s’associe avec Kirt McMaster, un entrepreneur de la Silicon Valley ayant fait ses armes chez Sony, Sega, et dans un paquet d’autres entreprises High Tech plus ou moins renommées, pour créer Cyanogen Inc.

Cyanogen

Sur le papier, tout semble idyllique. Le but de cette nouvelle entreprise est de continuer à créer, je cite :

« Un OS mobile par les utilisateurs, pour les utilisateurs » et « d’amener l’expérience Cyanogen à tous, sur tous les supports ».

De belles promesses, qui ne seront malheureusement pas tenues longtemps, comme vous allez pouvoir le constater…

 

Des pratiques douteuses

cyanogen-vend

Pour amener cette expérience « à tous, sur tous les supports », Cyanogen décide de continuer le développement de sa ROM alternative maison, mais surtout de la promouvoir et de la vendre.

Le problème quand on veut vendre quelque chose, c’est qu’il faut que cette chose nous appartienne. Or, et c’est là le premier souci rencontré par la jeune entreprise Cyanogen, le code de CyanogenMod – et de ses applications – est censé être libre. Et il est difficile de vendre seulement sa marque quand on a comme concurrent direct le géant Google.

Linux Distributions

Rien n’empêcherait l’entreprise de vendre du support aux constructeurs ou aux opérateurs (c’est bien comme ça que fonctionnent les entreprises qui maintiennent des distributions de Linux). Et comment concurrencer Google, qui lui vend le droit d’utiliser sa marque Android, avec une marque bien moins connue ? En proposant aux opérateurs et constructeurs de créer pour eux des versions sur mesure de CyanogenMod.

CyanogenMod se propose alors de vendre les applications libres, créées par la communauté, pour en faire des programmes propriétaires dont les sources ne seront jamais publiées. Boum.

L’excuse qui a été donnée par le fondateur de CyanogenMod est que les constructeurs ont parfois des spécificités techniques sur leur matériel (par exemple des améliorations matérielles sur le capteur photo d’un smartphone). Des spécificités qui entraînent des développement sur mesure pour être supportées par CyanogenMod. Des développements sur mesure qui peuvent être vendus par Cyanogen Inc., mais des développements qui ne peuvent être publiés publiquement sous peine de dévoiler les secrets de fabrication de certains constructeurs…

capteur photo smartphone

Un casse-tête insoluble, que l’entreprise a tenté de régler au forcing, en obligeant les développeurs de certaines applications phares de CyanogenMod (comme celle de l’appareil photo) à modifier leur licence. Si les développeurs refusent, Cyanogen argumente que puisque des licences de contribution ont été acceptées lors de la contribution au projet LIBRE de CyanogenMod, Cyanogen peut faire ce qu’il veut du code LIBRE créé par d’autres bénévoles, y compris modifier sa licence selon son bon désir et le vendre à ses clients. Et ce sans reverser le moindre centime à ceux qui ont créé ce code et sans le rendre public en retour. Ça ressemblerait presque à du vol de propriété intellectuelle, n’est-ce pas ?

 

Le retrait des fonctionnalités qui dérangent Google et les opérateurs

advanced settings

Pour obtenir la permission du géant californien de proposer les applications Google dans CyanogenMod, Cyanogen Inc. a conclu un accord : toutes les fonctionnalités brisant les règles imposées par Google doivent être retirées. Toutes les fonctionnalités alternatives qui faisaient l’intérêt de la ROM la plus populaire ont donc été retirées, car elles dérangeaient Google et les opérateurs de téléphone mobile.

« Un OS mobile par les utilisateurs, pour les utilisateurs », vraiment ? Cyanogen s’est tirée une balle dans le pied en retirant ce qui faisait l’attrait de sa ROM alternative.

 

Des accords d’exclusivité avec les opérateurs et les constructeurs

L’autre partie de la promesse de Cyanogen Inc. (« amener l’expérience Cyanogen à tous, sur tous les supports ») allait bientôt être mise en mal : Cyanogen conclut un partenariat avec le constructeur de smartphone OnePlus.

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Le contrat stipulait que OnePlus avait un droit non-exclusif d’utiliser la marque CyanogenMod, et de livrer ses smartphones avec le système d’exploitation éponyme dans le monde entier (sauf en Chine), pendant une durée déterminée.

Peu après, Cyanogen signa un autre contrat avec le constructeur Micromax en lui assurant l’exclusivité de la distribution des smartphones sous CyanogenMod dans certains pays (dont l’Inde). Alors que Cyanogen venait juste de vendre à OnePlus le droit de commercialiser ses smartphones en dans presque tous les pays (dont l’Inde) Oo

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Le représentant de OnePlus fut, on s’en doute, bien surpris d’apprendre en lisant les journaux que Cyanogen accordait des droits d’exclusivité à un concurrent dans un pays couvert par le partenariat qu’il venait de signer.

Non seulement on est loin du « à tous, sur tous les supports », mais Cyanogen n’hésite pas à faire du grand n’importe quoi avec ses clients, ce qui ne risque pas de donner envie à d’autres opérateurs ou constructeurs de faire affaire avec eux…

 

Les échanges d’emails entre le CEO de Cyanogen et un des dirigeants de One Plus

email

La cerise sur le gâteau est que les échanges d’emails entre Kirt McMaster, CEO de Cyanogen, et Carl Pei, co-fondateur de One Plus, ont été rendus officiellement publics durant l’affaire qui a opposé One Plus à Cyanogen et Micromax !

Dans un email envoyé le 17 novembre 2014 avec pour objet « La fin de Cyanogen », Carl Pei a écrit à Kirt McMaster :

« Je pense qu’il y a un malentendu. Pouvons-nous en parler durant votre visite en décembre ? »

Le CEO de Cyanogen lui a alors répondu :

« Carl. Nous allons cesser notre relation avec One Plus. Je vais revenir vers vous avec plus de détails d’ici peu. »

La suite a été envoyée seulement 30 minutes après :

« Aucun malentendu. Nous n’avons aucune raison de nous rencontrer à Shenzen. Nous mettons fin au contrat. »

Kirt n’a pas fini de nous faire rire ! Il envoya l’email qui suit le jour suivant, en copie avec Vik (Vikram Natrajan, vice-président des partenariats de Cyanogen) et Frank (Frank Montez, conseiller juridique de Cyanogen) :

« Nous arrêtons immédiatement tout support pour les terminaux One Plus… Je demande aussi à ce que One Plus cesse d’utiliser la marque Cyanogen dans toutes opérations marketing ou de communication en Inde.

 

Envoyé depuis mon iPad »

Je crois que c’est le détail sur la signature de l’email qui m’a le plus fait marrer… Sans compter le fait qu’il est désespérément naze de laisser une signature d’email pareille en 2014, le mec qui dirige une entreprise qui vend des distributions Android n’utilise même pas son système d’exploitation pour sa propre tablette. Cela en dit long sur ce qu’est devenue Cyanogen non ?

 

Des rigolos aux commandes de Cyanogen

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Comment CyanogenMod a-t-il pu en arriver là ? C’est plutôt simple : les deux piliers de l’entreprise se comportent tout simplement comme des ados de 12 ans.

Steve Kondik, le créateur de CyanogenMod, n’a pas eu d’autres arguments publics à échanger avec les développeurs qui l’ont accusé de voler leurs travaux que :

« Oh god please tell the story. grabs popcorn« .

On est tout de même loin d’un échange construit et argumenté, comme ceux de ses détracteurs

Quant à Kirt McMaster, le fameux CEO qui envoie des emails à l’arrache depuis son iPad, un tour sur son profil LinkedIn nous apprend que sa carrière professionnelle n’est pavée que de courtes expériences, et que chaque entreprise qu’il a dirigé est soit disparue, soit devenue un vaporware. Un homme de confiance donc.

Quand je lis avec quelle légèreté Cyanogen traite ses partenaires et ses engagements, quand je vois que l’intérêt des utilisateurs est carrément passé au second plan, je me demande bien quel intérêt il peut encore y avoir à utiliser cette ROM alternative.

 

Des pratiques douteuses, le vol du travail des bénévoles, le manquement à ses engagements, le retrait des fonctionnalités intéressantes… Que reste-t-il à CyanogenMod ? Rien probablement, et l’entreprise vient de perdre toute chance d’espérer conclure des partenariats avec d’autres constructeurs ou opérateurs dans le futur. Cyanogen est déjà condamnée, et ce à peine 1 an après sa création. Non par une concurrence effrénée ou un marché difficile. Juste par l’attitude désinvolte de ses 2 dirigeants qui ont perdu de vue la raison d’être de CyanogenMod…

 

Prochainement : Quelle ROM alternative choisir pour son smartphone Android en 2015 ?

 

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